Des oiseaux sous la mer

28 juin 2019 : Une soixantaine de kilomètres. Voilà qui ce qui me sépare de mon premier objectif de la journée, la Réserve naturelle de Fifa. Il s’agit d’une petite réserve située au sud de la Mer Morte, le long de la frontière avec Israël. Petite et méconnue, mes tentatives de localisation via Google Maps se sont avérées infructueuses. Inconnue au bataillon ! Rien de tel pour attiser ma curiosité. Mon fidèle pdf en main, il m’indique les quelques espèces remarquables qui peuvent se laisser observer sur le site, ça donne l’eau à la bouche : Moineau de la Mer Morte, Perdrix de Hey, Guêpier d’Orient, Engoulevent de Nubie,… mais il m’indique également que ce n’est pas la bonne saison. Les meilleures périodes pour les observations sont le printemps et l’automne. Je vais quand même tenter ma chance. Je n’ai pas fait tout ce chemin pour rien.

La route me porte à travers les montagnes. Il n’y a que très peu de voitures et le décor est somptueux. Le jour qui se lève dévoile des teintes inconnues et des dégradés improbables. Ajoutez à cela quelques oiseaux et c’est un début de journée presque parfait. Sur le bord de la route, des corbeaux sont attirés par de la nourriture facile. Hier, il s’agissait de pastèques certainement tombée d’un camion, ici c’est une sorte de décharge sauvage qui fait l’affaire. Les corbeaux sont omnivores et opportunistes, et les dépôts d’ordure sont assez courants en Jordanie. Oui, le pays est magnifique avec beaucoup d’atouts mais il ne faut pas occulter pour autant les cotés un peu moins flatteurs. La Jordanie a également des problèmes de pollution, et certains endroits sont très sales et l’odeur qui s’en dégage irrespirable ! D’un autre coté, ça plait aux corbeaux ! Et dans le cas présent, ce sont des Corbeaux à queue courte, une nouvelle espèce pour moi et celle qui me manquait ! J’ai déjà eu l’opportunité d’observer les trois espèces de corbeaux jordaniens. L’identification n’est pas toujours aisée, notamment en ce qui concerne les distinctions entre Corbeau à queue courte et Corbeau brun, mais rapidement certains aspects se montrent décisifs. L’oiseau est de taille moindre, et son bec bien plus fort. Ses ailes sont plus longues et se terminent approximativement au milieu de la queue, mais le critère le plus facile se vérifie en vol. Lorsque le Corbeau à queue courte plane, sa queue rejoint presque le bord de fuite des ailes lui donnant, à peu de chose près, la silhouette d’un vautour. Le groupe que j’ai sous les yeux est effrayé par une voiture qui déboule tambour battant dans l’autre sens et s’envole. L’identification ne fait plus aucun doute désormais.

DSC00868Corbeau à queue courte

Soixante kilomètres, ça passe vite et me voilà déjà devant le panneau qui m’indique sur ma gauche Feifa Entrance. Il y a bien ce panneau, mais c’est le dernier point de repaire que je trouve concernant cette réserve. Je traverse le village et me retrouve rapidement sur des petites routes bordées de champs et de végétations. Je ne sais pas où se situe la réserve, ni même si j’y suis rentré sans m’en apercevoir mais de toute façon, il me sera difficile d’aller plus loin dans cette direction puisqu’après c’est un autre pays qui se présente. Je décide donc de visiter ce complexe de routes désertes organisé en quadrillage et occupé par quelques agriculteurs et par quelques oiseaux. Je ralentis, prends mon temps et bien m’en prend puisque je repère dors et déjà au milieu d’un champs un guêpier ! Un Guêpier de Perse ! Trop loin pour la photo mais assez près pour l’observation aux jumelles. Je ne descends pas de la voiture. Mon expérience m’a déjà mené à la conclusion qu’il était souvent plus facile d’observer des oiseaux à bord d’un véhicule qu’en marchant. Il est magnifique, et ce n’est pas tous les jours qu’on peut observer un oiseau vert !

La température qui monte doucement dessine des brumes de chaleur. Je continue mon chemin, des oiseaux s’envolent de tout bord. Sur ma droite, j’ai à peine le temps de voir un oiseau très discret qu’il est déjà trop tard pour en voir plus de plumes, c’était une Prinia gracile. Un petit oiseau rappelant le Dromoïque du désert, avec sa longue queue, mais préférant les milieux humides plantés de fourrés et de hautes herbes.

Petit virage sur la gauche, j’aperçois au loin sur un câble électrique, un oiseau à la drôle de silhouette et je pense savoir ce que c’est. Une des espèces que je souhaitais voir, même si elle ne figure pas sur la description de mon pdf, je savais que c’était dans ce coin que j’avais le plus de chance de la rencontrer. Un coup d’oeil dans mes jumelles me confirme ma première intuition. Je m’approche doucement, je m’aperçois alors que l’oiseau posé n’est pas seul. Ni seul de son espèce, ni la seule espèce. Ce n’est peut-être pas la meilleure saison mais c’est le meilleur moment de la journée. Martin-chasseur de Smyrne, Alcyon pie, Tourterelle masquée voici le cortège qui s’exhibe devant moi ! L’Alcyon pie s’envole en premier, peut-être plus farouche que les autres, je ne le reverrai pas. En revanche les martins-chasseurs se dévoilent sous leur meilleur jour et leurs plumes bleues s’illuminent sous la lueur grandissante du soleil. C’est un défilé. De face, de dos, de profil, tout y passe ! Leur couleur est certes impressionnante mais que dire de leur bec démesuré !

Les tourterelles n’ont pas bougé de leur perchoir non plus et c’est vers elles que je m’approche désormais. Bien abrité dans la voiture, les oiseaux se montrent un peu plus dociles, et je peux me permettre quelques photos plein cadre ! La Tourterelle masquée est minuscule ! Elle peut paraître grande mais c’est sa queue qui donne cette impression : entre 22 et 26cm au total mais il faut y compter 10 à 12cm de queue. Autrement dit, elle a la corpulence d’un Moineau domestique ! Gabarit d’un moineau et vol rapide rappelant celui de la Perruche ondulée, du fait de sa petite taille et de sa longue queue.

DSC00887Tourterelle masquée

Je continue ma progression et décide d’un itinéraire. Je tourne deux fois à droite puis deux fois à gauche, puis deux fois en droite et ainsi de suite. De sorte que je passe sur chaque route transversale, il n’y a que les deux routes « principales » qui ne seront visitées que par portion, mais il suffit de faire le retour en inversant pour couvrir la totalité du réseau. l’idée me plait, d’autant que les oiseaux sont toujours présents et que non seulement ma liste d’oiseaux de Jordanie se remplit, mais que pour nombre d’entre eux il s’agit d’une première observation ou d’une deuxième dans quelques cas. Mais ces cas remontent à un temps où je n’étais pas encore affûté à la prospection ornithologique et pour lesquels je n’avais pas de photos potables. Ce ne sont donc pas des premières fois, des coches comme on dit dans le jargon, mais ça y ressemble fortement pour moi.

Il paraît que la Réserve Naturelle de Fifa est un des derniers bastions du Moineau de la Mer Morte et qu’il s’agit du meilleur endroit pour le localiser alors j’ouvre l’oeil. J’en ai peut-être vu sans le savoir, mais je ne détecte que des Moineaux domestiques et quelques Moineaux espagnols. Quelques Vanneaux éperonnés se promènent au milieu de détritus… pas terrible pour la photo, mais réalité du site. Ce n’est pas toujours propre… Les Martins-chasseurs de Smyrne sont très présents, alors je shoote à tout va. Les Cochevis huppés sont tellement présents dans le pays que je n’y fais même plus attention.

Je m’avance sur une route qui se ferme peu à peu du fait de la végétation qui prend de plus en plus de place sur les cotés. Nulle doute que les touristes s’aventurant ici ne doivent pas être nombreux. Y en a-t-il déjà eu d’ailleurs ? Je suis vraiment au milieu de nulle part et depuis mon départ, hier après-midi, de Wadi Ram, je n’ai croisé aucun occidental. Je ne vais pas m’en plaindre, je voulais du dépaysement, je suis servi ! La route se réouvre finalement pour se terminer. En fait, le goudron disparait et c’est une piste en terre qui fait son apparition accompagné d’une forte côte en virage dotée d’ornières assez marquées. Je ne tente pas le diable, et profite de l’élargissement pour faire demi-tour. En changeant de direction, je note au sommet d’un arbre devant moi, un petit groupe d’oiseaux. Face à l’habitude, je me dis que ce sont certainement des moineaux mais quelque chose ne colle pas, ils sont bien plus petits et plus fins, plus clairs aussi. En fait, ils n’ont rien de moineaux ! Je prends mes jumelles et m’aperçois que ce sont des Capucins bec-de-plomb. Il s’agit d’une espèce couramment placé en cage ou en volière en France. Ici, ils sont libres ! Originaires d’Inde, comme les Corbeaux familiers observés à Aqaba, ils nichent en Jordanie depuis 1990 et sont rejoints sur leur perchoir par un Bulbul d’Arabie.

DSC00906 Capucin bec-de-plomb

Demi-tour effectué et heure avançant, je me lance dans la deuxième phase de mon plan : le retour ! Mêmes routes, portions différentes pour certaines et sens différents pour d’autres. Toujours prêt à dégainer jumelles et appareils photo posés sur le siège passager. Je suis au ralenti. J’aperçois des guêpiers et j’espère qu’ils vont avoir la bonne idée de rester dans les parages. Je m’approche mais les oiseaux ont décidé de se mettre du mauvais coté, c’est à dire de se poser derrière les tamaris qui sont sur ma droite. Je suis dans l’obligation de dépasser l’arbre et de me mettre en travers de la route pour tenter quoi que ce soit… et le risque de les voir s’envoler en est d’autant plus grand ! Je m’exécute, je tente ma chance. Les guêpiers ne semblent pas dérangés. Au début, je ne voyais qu’une silhouette et une façon de voler caractéristique. Maintenant qu’ils sont devant moi, je m’aperçois que ce ne sont pas des Guêpiers de Perse comme le premier que j’ai vu, mais que ce sont des Guêpiers d’Orient, plus petits et surtout avec une face bleue bien visible ! Extra ! Je tente une photo, deux photos, trois, quatre… je n’y arrive pas ! La mise au point ne se fait pas ! Il y a toujours une branche pour se mettre devant et séduire mon bridge. Un autre oiseau se joint au groupe, mais ce n’est pas un guêpier. Il saute de branche en branche, très vif ! C’est une Prinia gracile ! Peut-être la même que tout à l’heure, je me suis bien approché de la fin de mon parcours sans réellement m’en apercevoir. Je parviens tant bien que mal à saisir un moment de repos du passereau, chenille au bec ! Parfait ! Je vais maintenant tenter d’immortaliser convenablement les deux guêpiers juste au dessus… mais ils s’envolent ! Echec ! Je me console en me disant que j’ai vu les deux espèces de guêpiers du coin, même si je n’ai pas réussi à en faire de photos.

DSC00918Prinia gracile

Dernier virage gauche ! Au bout de la route, je rejoindrai l’autoroute, enfin si on peut appeler ça une autoroute… disons une voie rapide. Une voie de chaque coté où les camions roulent comme des F1 ! La suite du programme est simple. je vais remonter un peu, histoire de voir la Mer Morte, même si je dois bien l’avouer, ce n’est pas ce qui m’excite le plus et ensuite, je remonterai un peu plus au nord. Au nord-est précisément, vers une région pas très touristique non plus mais où se trouvent deux réserves l’une à coté de l’autre et aux milieux bien différents. L’occasion de faire d’une pierre deux coups ! Alors que je suis dans mes pensées de futur proche et que je ne m’attends à plus voir d’oiseaux vu que l’heure avance et le mercure grimpe, raisons pour lesquelles je prends la route sachant pertinemment que la période des oiseaux est passée et espérant être dans une autre réserve en fin de la journée, autre période propice à l’observation, je me laisse surprendre par des cris me faisant penser aux Guêpiers d’Europe. Les oiseaux survolent la voiture et se posent non loin sur un câble ! Mais, surprise, ce ne sont pas des Guêpiers d’Europe, ce sont des Guêpiers de Perse ! Je tente une approche mais ils ont eu la bonne idée de se poser en me montrant leur dos… je suis obligé de passer dessous et de me retourner pour pouvoir prétendre à une photo de face ! Heureusement pour moi, l’oiseau est plus intéressé par sa pitance que par la petite voiture qui manoeuvre devant lui.

DSC00920Guêpier de Perse

Il ne reste que quelques kilomètres avant la Mer Morte et rapidement je vois l’ambiance changer. Le tourisme dénature toujours plus le paysage. Les voitures commencent à affluer, je vois des occidentaux. Je m’arrête à un endroit figurant sur mon pdf mais le nombre de véhicules présents sur le parking me persuade vite de ne pas m’éterniser ici. Logiquement, plus il y a du monde, moins il y a d’oiseaux. Suivant ce raisonnement, je m’éclipse et décide de faire un tour au point de vue offrant un panorama sur l’étendue salée. La route monte à travers les montagnes. Je m’arrête, admire la mer et un Traquet à queue noire qui fait le beau sur un rocher.

Je m’aperçois alors d’un fait qui me donne le sourire. Je viens d’observer des oiseaux en dessous du niveau de la mer, -429m en 2015 ! En effet, la Mer Morte est le point le bas de la surface de la planète ! Moins amusant, son niveau baisse de près de 1,50 mètre par an, perdant ainsi un tiers de sa surface au cours de ces cinquante dernières années.

DSC00931Traquet à queue noire

Après une pause repas bien méritée, je reprends la route en direction de Azraq et ses deux réserves. Je profite des heures les plus chaudes pour rouler, les observations étant plus difficiles à faire à cette période là. Il fait tout de même bien moins chaud qu’à Aqaba et l’altitude de la chaîne de montagne rend la température supportable.

Après les montagnes, le GPS me guide dans la périphérie de Amman, je reconnais la route de l’aéroport. Mais je passe mon chemin, et continue vers l’est… et le désert. En quelques kilomètres, tout change ! J’ai l’impression d’être dans un film ou dans un reportage du Journal Télévisé. L’autoroute s’élance, toujours tout droit et ne semble plus finir, bordé par des panneaux indiquant le nombre de kilomètres me séparant de la Syrie, de l’Irak et de l’Arabie Saoudite. Autour de la route, c’est le désert ! Il n’y a rien, si ce n’est des bâtiments militaires. Il y a aussi quelques check-points et des véhicules blindés. Le paysage est tout aussi désertique. Le vrai désert, au détail que ce n’est pas du sable comme on l’imagine quand on pense au désert, mais des cailloux… et du basalte qui donne à l’étendu une coloration foncée, voire noire à certains endroits. Obscure et marquée par quelques taches de couleurs… des sacs plastiques lancés par des camionneurs. Je ne compte pas le nombre de projectiles largués par la fenêtre du véhicule me précédant que j’ai pu voir s’échouer sur le bas-coté !

Dans ce désert sombre, un oiseau s’est adapté. En effet, les Traquets deuil que j’ai pu observer jusqu’ici étaient noir, avec ventre, poitrine et calotte blancs, et sous-caudales rousses. Ceux fréquentant ce lieux sont noirs uniformes, ont les sous-caudales blanches et répondent au nom de Traquet du basalte. Extérieurement, ils ressemblent plus à une femelle Traquet à tête blanche ou à un Traquet rieur mais avec des ailes plus pâles, qu’à un Traquet deuil « ordinaire ». Ils en sont pourtant encore une sous-espèce, jusqu’à ce qu’une étude poussée l’élève potentiellement au rang d’espèce. Difficile à voir, je n’ai pas l’occasion de l’observer et l’autoroute court toujours vers l’est, encore et encore.

Azraq se rapproche et je suis bien loin des villes touristiques croisées. Je galère à trouver la Azraq Wetland Reserve que je ne trouve pas d’ailleurs. Par contre je vois des panneaux indiquant la deuxième réserve à proximité de cette petite ville d’à peine 10 000 habitants. Il s’agit de la Shaumari Wildlife Reserve. Alors je me lance à sa découverte. La route qui y conduit ne mène que là-bas et débouche sur un parking, après avoir longé une portion de désert. J’apprends à l’accueil que plusieurs types de visites sont proposées et permettent de faire un safari dans la réserve à la recherche des Oryx d’Arabie issues du centre d’élevage. L’idée me plait et attise ma curiosité, je réserve ma place pour le lendemain. J’en profite également pour me renseigner quant à l’emplacement de la zone humide et d’un hôtel qui pourrait m’accueillir pour la nuit.

Je reviens sur mes pas et roule vers la ville quand un oiseau m’arrête. Sur la route qui conduit vers la réserve, un oiseau était posé. Je l’ai vu trop tard, mais j’ai quand même pu voir qu’il ne s’était pas envolé et avait sautillé au sol à mon approche. Je me gare sur le coté et tente de le retrouver à pied. Je le repère rapidement. Il est toujours au sol et ne s’envole pas, il sautille. C’est un Sirli du désert ! Je n’aurai pas fait toute cette route pour rien, j’aurai au moins vu une espèce désertique aujourd’hui ! Vue et photographiée ! L’oiseau n’est pas très farouche et se rapproche même un temps. Le sujet n’est pas très difficile à mettre en boîte.

Rapide passage à la Azraq Wetland Reserve, une réserve fondée autour d’une oasis, avant de rejoindre l’hôtel. Ma journée de demain est dors et déjà programmée : visite des deux réserves, puis des châteaux du désert avant de rendre la voiture et rejoindre l’aéroport. J’espère bien croiser quelques spécimens désertiques supplémentaires !

24 réflexions sur “Des oiseaux sous la mer

  1. beaucoup plus d’oiseaux dans cette portion de ton voyage et j’en suis contente pour toi ….et pour nous! 🙂

    c’est une piste en terre qui fait son apparition accompagné d’une forte cote (je sais bien que tu es fâché avec les ^ et je ne les relève pas mais là ça change le sens de la phrase 😉 )
    Je m’aperçois alors d’un fait qui me sourire.
    quelques spécimen désertiques

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