A Torre et à travers

3 mai 2019 : Dernier jour libre en Patagonie. Demain, nous reprendrons l’avion pour découvrir cette fois la partie nord de l’Argentine et son climat tropical. L’opposé. Aujourd’hui, nous trainons un peu. Pas trop non plus. Disons que nous prenons notre temps pour rassembler nos affaires, faire nos sacs et nous préparer. Choses faites, les sacs sont expédiés au fin fond du coffre de la voiture. Nous, en revanche, partons pour une nouvelle rando, la dernière à El Chalten. Ce soir, nous rentrons à El Calafate.

L’objectif du jour est de taille. Moins imposant que le Fitz Roy d’hier, mais tout de même. Il s’agit du sommet qui a longtemps eu la réputation d’être le plus difficile à gravir au monde ! Rien que ça ! Et quand on voit les images, on a peu de peine à le croire. Les difficultés sont multiples. Ce qui choque en le voyant, ce sont ses pentes abruptes : une paroi granitique de 800m se dresse de chaque coté. Impossible de trouver une voie facile pour tenter l’ascension. Les conditions climatiques n’y sont pas des plus clémentes non plus et on peut y dénombrer jusqu’à six climats différents : de la pampa sèche ensoleillée et ventée, des marais tempérés, des forêts ventées, des vallées humides, froides et ventées, des glaciers bas, relativement peu froid, peu venté et pluvieux et enfin le climat appelé Hielo Continental froid, neigeux et venteux.

Ce géant invincible ou presque se nomme Cerro Torre et culmine à 3102m. Il se situe à cinq kilomètres du Fitz-Roy, et comme lui, marque la frontière entre le Chili et l’Argentine. Bien sûr, nous ne tenterons pas son ascension, mais une randonnée qui offre un bon point de vue sur celui-ci.

Le départ est donné. Il est plus tard qu’hier, nous n’avons pas sorti les frontales aujourd’hui. Le sentier monte un peu mais bien moins que ce que nous avons vécu précédemment. En fait, aujourd’hui, il s’agit d’une escapade de repos, ou presque. Il y a certes une dizaine de kilomètres à faire dans les deux sens, mais aucune difficulté majeure n’est à déclarer. Nous ne devrions ni rencontrer de dénivelé spectaculaire, ni de neige. Au fur et à mesure le paysage se livre à nous, le sentier glisse au sommet de falaises puis dans une forêt pour enfin nous révéler le grand absent d’hier : le Fitz-Roy !

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Il est là devant nous, avec ses trois gros blocs. Nous n’en voyons clairement que deux, le troisième sur la gauche ne dépasse qu’à peine de la montagne devant lui. Le temps est parfait. Le ciel dégagé. Aucun nuage à l’horizon. Nous nous mettons à réfléchir si nous avons fait le bon choix de le faire hier. Conclusion que oui ! La rando d’aujourd’hui nous permettra de rentrer plus tôt et nous avons plus de 200km de route à faire ensuite pour ralier El Calafate. Et puis, nous ne pouvons même pas imaginer la foule qu’il doit y avoir sur le sentier. Hier, nous avions déjà à faire à une route nationale, aujourd’hui, ce doit être une autoroute au retour de vacances. Insupportable. Non, décidément, nous avons bien fait d’y aller hier.

De loin, il est déjà impressionnant et le Fitz Roy, au fur et à mesure de notre avancée, disparait. Nos chemins se séparent, ce n’est pas vers lui que nous avons porté notre dévolu aujourd’hui. De forêt en forêt, de pampa en pampa, nous avançons facilement, nous livrant à des débats sans queue ni tête, à des délires dont nous seuls en avons le secret, à des hypothèses de transferts footballistiques. Bref, c’est sereinement et l’esprit léger que nous avançons.

D’un point de vue ornithologique, rien de nouveau et pas grand chose à voir pour l’instant. Les traditionnels hôtes des forêts que sont les synallaxes et les picotelles sont biens présents, et toujours aussi vifs. J’ai d’ailleurs plus ou moins abandonné l’idée d’immortaliser correctement le rayadito… j’ai bien quelques photos, mais rien de bien présentable. J’attends toujours l’arrivée d’un pic, mais pour l’instant rien… et à défaut de pic, c’est une aiguille qui se présente devant nous. Le Cerro Torre ! Le voilà ! Devant lui, un glacier et un lac ! Et nous sommes presque seuls pour en profiter ! Quelques touristes sont là et nous ont devancé, mais l’endroit est si imposant que s’en est ridicule.

Comme d’habitude, nous sommes attirés par la glace et par le désert humain. Sur la droite, un sentier semble mener jusqu’à un mirador d’où le glacier devrait nous dévoiler tous ses contrastes et dégradés. Nous ne nous faisons pas prier et partons pour le dernier kilomètre de la phase aller. Comme hier, l’ultime est le plus difficile. Pas de gros dénivelé, mais un sol friable, en fait nous sommes au sommet d’un pierrier conséquent. Il faut faire attention où nous mettons les pieds, prendre garde au gros cailloux et ne pas glisser sur les petits. Nous sommes parfois obliger de faire des détours. Le sentier disparait quelques fois et réapparait un peu plus loin à une hauteur différente, alors nous improvisons. Ce n’est parfois pas le chemin le plus simple que nous arpentons, nous descendons, puis remontons un peu plus loin. Nous nous rajoutons certainement bien des difficultés évitables mais au bout, la récompense est là ! Le glacier nous expose toute sa délicatesse et toute sa violence en même temps. Tout parait si doux et lisse d’ici, mais nous savons que la réalité est autre. La calme se trouble parfois par de sombres grondements. Comme si le géant endormi se réveillait en sursaut d’un cauchemar.

Nous ne nous lassons pas de tels paysages, c’est apaisant. Et je crois bien, que les paysages polaires, ou du moins nordiques sont bien ceux que je préfère… loin devant les déserts et autres forêts tropicales. Il se dégage toujours de tels lieux, une atmosphère, une énergie particulière qui nous fascine, nous hypnotise, nous diminue, nous rabaisse… nous sommes minuscules face au gigantisme de cette nature, à sa beauté. Il y a toujours la sensation d’être vulnérable et d’être dans l’incapacité de dompter la bête. Ici, dans ces lieux en général, et à plus forte raison dans les régions polaires extrêmes, l’homme n’est pas chez lui, il n’est pas le bienvenue et n’y est d’ailleurs présent que par quelques irréductibles… et tant mieux.

Nous dévorons nos sandwiches à un peu n’importe quoi… contemplons une dernière fois le glacier et repartons dans l’autre sens. Mêmes difficultés qu’à l’aller en un peu moins prononcées tout de même. Nous croisons deux ou trois randonneurs sur le pierrier, mais lorsque nous arrivons devant le lac, à la porte d’entrée du sentier, la sortie pour nous, la foule des grands jours est là, agglutinée. Nous avons une nouvelle fois bien fait. Si nous regardons en arrière ces quelques jours passés en Patagonie, chilienne comme argentine,  nous ne voyons pas grand chose à jeter. Tout ne s’est pas forcément déroulé comme prévu au départ, mais tout s’est déroulé parfaitement. Nous avons su trouver des parades aux quelques difficultés rencontrées et passer outre les quelques obstacles qui se sont dressés devant nous. Nous avons souvent fait le bon choix et surtout… surtout… la météo a été très clémente avec nous ! Un seul jour de pluie mais il était consacré à de la route… et niveau température, même si parfois elle était négative, je me suis surpris à très bien la supporter bien aidé par le peu d’humidité ambiante.

Nous jetons un regard en arrière non sur ces quelques jours à nouveau, mais bien derrière nous. Le Cerro Torre est encore là, moins imposant mais tout aussi puissant. C’est bien simple, lorsqu’on regarde le paysage, le sommet attire tout de suite l’attention. C’est ce qu’on appelle le charisme.

DSC09944

Nous laissons le Cerro Torre disparaitre progressivement derrière nous, les forêts reprennent le dessus. Les kilomètres défilent. Les panneaux indicatifs se succèdent en décroissant. 5, puis 4… 3… nous approchons de la fin, du bout… dernière forêt et dernière surprise ! Si ce n’était pas là, c’était jamais ! Je l’entends tout d’abord ! Il n’est pas loin, en train de martyriser un pauvre tronc sans défense. Et puis, je le vois ! Il est là… enfin elle est là ! Car c’est une femelle ! Une belle femelle de Pic de Magellan ! Le mâle arbore une tête rouge vif caractéristique ! A choisir, j’aurai préféré voir un mâle mais je ne vais pas cracher sur une telle observation ! Je suis bien content de la voir ! Elle passe de l’autre coté de l’arbre, je parviens à prendre une photo mais ne pourrai pas tenter une approche, elle est déjà loin !

DSC09948Pic de Magellan

Nous traversons la forêt, longeons la falaise et au loin, observons nos premiers condors de la journée. Sans doute les derniers du voyage. Ils sont trois. Nous les regardons prendre de la hauteur progressivement et s’évanouir de notre champ de vision. C’est fini. Les condors, c’est fini. La rando, c’est fini. El Chalten, c’est fini.

Il est temps pour nous de prendre la route. Nous nous laissons à quelques derniers arrêts, comme si nous ne voulions pas quitter la Patagonie. Nous nous rassurons en nous disant que ce n’est pas encore la fin du voyage. C’est juste la fin de la première partie et la deuxième s’annonce tout aussi passionnante ! Différente mais passionnante ! Derrière nous la Cordillère des Andes, devant nous des Nandous de Darwin et à 876km, les Îles Malouines !

Progressivement El Calafate se rapproche. Fin du premier chapitre. Nous tournons une page, la prochaine sera écrite du coté d’Iguazu, du nord de l’Argentine, du sud du Brésil, et peut-être aussi, pourquoi pas, de l’est du Paraguay !

 

6 réflexions sur “A Torre et à travers

  1. contente que tu aies vu le pic, même si c’est une femelle moins captivante! lol!
    quant aux paysages………waaaahhhh quel spectacle! oui il y a un côté apaisant et méditatif indéniable dans ces contrées ‘sauvages’……… j’adore quand le regard se perd……..je viens de vivre un bien beau moment, merci jérôme

    l’homme n’est pas chez lui, il n’est pas le bienvenue et n’y est d’ailleurs présents
    Nous avons su trouver des parades aux quelques difficultés rencontrées et passées outre les quelques obstacles
    je me suis surpris à très bien la supporter bien aider par le peu d’humidité ambiante.
    Nous nous laissons à quelques derniers arrêts, comme si nous ne voulions pas quitter la Patagonie.

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