Chili con cóndores

30 avril 2019 : Nous avons passé une drôle de soirée. Une soirée à élaborer des plans comme si nous cherchions à conquérir le monde. Mais nous avons beau réfléchir, nous nous retrouvons toujours dans une impasse. Les recherches sur internet ne sont pas pour nous rassurer. Si nous avons eu la chance de trouver un logement en bordure du parc Torres del Paine, en revanche nous n’avons pas tout prévu pour y entrer… Rapide tour d’horizon de la situation :

  • essence : ok !
  • nourriture : pas beaucoup, puisqu’on nous a confisqué quelques aliments à la frontière, mais on devrait pouvoir s’en sortir !
  • argent : pas de monnaie chilienne… nous n’avons pas trouvé de distributeur.

Le problème est qu’apparemment le parc n’accepte pas la carte bleue et qu’il n’y a pas de distributeur à moins d’une heure de route… on serait dans l’obligation de perdre minimum deux heures si l’info est vérifiée. Cela ne nous enchante pas. Soudain germe en moi une idée machiavélique. Je me souviens qu’au Québec, les parcs nationaux sont ouverts avant l’ouverture du guichet et donc, tout passage tôt se fait gratuitement. On a qu’à tenter la même chose ! Et si ça ne marche pas, nous serons bons à rouler jusqu’à Puerto Natales !

Nous n’aimons pas trop ça, mais si c’est ouvert, ce n’est pas pour rien et ça nous éviterait de prendre du retard sur nos plans… si nous avions un plan. Nous n’en avons pas ! Freestyle ! Nous avons juste prévu de visiter et de nous arrêter là où bon nous semble et là où sont indiqués des sentiers de randonnée. Nous ne restons qu’un jour, il est, par conséquent, hors de question de s’aventurer sur le fameux trek W.

Réveil tôt ce matin, mais on prend notre temps. Heureusement que nous ne sommes pas loin de l’entrée. Il est temps de mettre en oeuvre le projet « entrons sans payer ! »…

7h30. Le jour n’est pas encore levé et déjà nous roulons vers le parc. Nous voyons l’entrée et le guichet. Nous ralentissons, regardons s’il y a quelqu’un… personne… pas de barrière non plus… allez hop ! Nous voilà entrés ! C’était bien la peine de se creuser la tête pendant toute la soirée alors que la solution était si simple. Dès lors, s’ouvre de nous une vision de paradis. L’immensité. Sur les bords de la route, rien ! Ou plutôt si, de la végétation rase… et devant nous s’élèvent des montagnes couronnées de neige sur lesquels le soleil darde ses premiers rayons. Apparition divine.

A mesure que les kilomètres glissent sous nos roues, le soleil s’élève dans le ciel. Très peu de nuages à l’horizon, et le ciel bleu semble régner en maître. Quelle chance ! D’après nos observations, la pluie est tombée récemment. Certainement hier. Nous profitons de ces quelques instants de beau temps, sachant pertinemment qu’ils pourraient ne pas s’éterniser. Nous savons où nous sommes et savons que le climat y est très lunatique et bipolaire.

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Notre premier arrêt significatif se fait au départ du sentier menant au mirador del condor. J’aime ce nom ! Où peut-on avoir le plus de chance de voir des condors qu’au point de vue qui porte son nom ? Qui plus est, toutes les conditions sont réunies ! Relief, ciel bleu… le mercure monte doucement et permet aux grands oiseaux planeurs de bénéficier de courants thermiques ascendants et de prendre rapidement de l’altitude. Voilà qui parait parfait.

Le chemin démarre doucement, au milieu d’une forêt brulée. En effet, un incendie a ravagée une partie du parc il y a quelques temps et les stigmates sont encore bien visibles. Les arbres sont calcinés sur une bonne distance. Le sentier les contourne, slalome. Nous devons parfois nous baisser pour éviter quelques branches, ou nous grandir pour enjamber des racines. Le sentier commence à prendre de l’altitude. L’avantage avec ses arbres secs, c’est que l’on y voit à travers. Cela permet également de repérer facilement le Crécerelle d’Amérique qui vient de se poser, cousin américain comme son nom l’indique de notre Faucon crécerelle. C’est un petit faucon qui se nourrit essentiellement d’insectes et que l’on peut rencontrer dans quasiment toutes l’Amérique ! Du Canada à la Terre de feu, en passant par les Caraïbes !

DSC09661Crécerelle d’Amérique

Mais le crécerelle a beau être sympa, ce n’est pas lui que je veux voir. Il ne fait rêver personne… non, moi celui que je veux voir, c’est le condor ! Le Condor des Andes ! Le seigneur de la Cordillère ! L’attente n’est pas longue, voilà que surgit devant la montagne grise, une immense silhouette noire ! L’identification n’est pas difficile ! En ces lieux, il n’y a pas beaucoup d’espèces de rapaces. Le Crécerelle d’Amérique est minuscule. Le Caracara chimango pas très imposant. Le Caracara huppé un peu plus mais son envergure n’est pas folle. La Buse aguia est déjà plus grosse mais demeure loin de celle d’un condor ! Et quand bien même, les longues plumes qui terminent les ailes et sa façon de voler sans les battre, ne laissent planer aucun doute. C’est bel et bien un Condor des Andes !

Il décrit des cercles suivant une colonne d’air chaud, rapidement rejoint par un second bien plus terne. Vraisemblablement un jeune. Tous deux nous survolent et viennent se poser au sommet de la colline voisine, sur un promontoire rocheux ! Génial ! Nous continuons notre avancée. Le chemin monte toujours et de plus en plus, et se perd entre deux collines. Celle de gauche accueille le mirador du condor, celle de droite les deux condors posés ! Devant nous, une petite forêt d’arbres noirs, de la végétation sèche, un plan d’eau et quelques guanacos qui se nourrissent paisiblement. Le sentier bifurque sur la gauche et entame la dernière montée, celle qui nous permettra d’atteindre le sommet. Le point de vue est incroyable ! Les Andes se découvrent progressivement devant nous et seuls les plus hauts sommets gardent la tête encore cachée derrière leur oreiller de nuages. De la nature à perte de vue ! Pas d’infrastructure humaine, la route est cachée et les quelques hôtels disparaissent dans l’immensité du panorama. C’est tout ce qui me plait ! Surtout s’il y a des oiseaux, et en l’occurrence ici des condors ! Et justement, ils sont là, sur la colline d’en face ! Tous les deux posés ! L’observation est géniale avec les jumelles, bien moins avec l’appareil photo.

Les condors restent là un bon moment avant de prendre leur envol. C’est le moment que nous choisissons pour prendre le notre également. Même chemin en sens inverse. Les guanacos sont toujours là et encore plus proches du sentier. Si ceux croisés en bord de route jusque là semblaient indifférents aux voitures mais bien méfiants à l’approche d’un piéton. Ceux-là ne semblent pas vraiment farouches, à condition de ne pas faire de mouvements brusques, bien évidemment. Ils mangent, relèvent la tête de temps en temps en notre direction, puis la replongent aussitôt dans les herbes hautes.

Nous passons à coté d’eux sans les brusquer et continuons notre avancée en rentrant à nouveau dans la forêt calcinée. Les quelques couleurs dominantes sont le noir et le beige, une sorte de mélange de jaune et de marron rendant une couleur proche du fauve ! D’ailleurs, en ce qui concerne les fauves, il doit bien y en avoir dans le coin. Les pumas voient leur population se relever doucement. Je reste attentif à tout mouvement suspect et le ferai vraisemblablement durant toute la journée. Mais, restons lucides, la possibilité d’en croiser reste minime. Ils sortent essentiellement la nuit et si l’un d’eux est caché dans cette forêt, il passe complètement inaperçu. Son pelage est mimétique, mais je garde l’oeil ouvert. On ne sait jamais.

DSC09727Guanaco

La voiture nous attend sur le parking minuscule. Ne la faisons pas patienter plus longtemps. Nous reprenons la route. Nous avons repéré un nouveau sentier. Il n’est pas bien loin, de l’autre coté du plan d’eau qui nous fait face. D’ici nous distinguons déjà la cascade qui marque le début du chemin de randonnée. Ensuite, celui-ci s’enfonce dans les terres jusqu’à se rapprocher des montagnes. Mais nous sommes tellement hypnotisés par le paysage que nous ne sommes pas prêts d’y arriver. Premier arrêt, pause photo ! Le point de vue nous l’impose et nous ne résistons pas longtemps. D’ailleurs nous n’avons pas vraiment l’envie de résister. Rien ne nous attend, nous avons toute la journée. Eloge de la lenteur.

Deuxième arrêt, pause photo ! Cette fois le paysage n’est pas le responsable, mais deux gros canards aux pattes musclées ! Ce sont des Brassemers de Patagonie ! J’avais déjà observé l’espèce endémique des Malouines, très proches, qui a la particularité de ne pas voler mais de s’enfuir en nageant. Ils portent bien son nom, ils brassent la mer. D’autant qu’ils vivent à proximité de falaises rocheuses, là où l’océan n’est pas des plus accueillants. Leurs pattes puissantes à la palmure tout aussi impressionnante sont leurs meilleurs atouts pour se déplacer dans ces conditions. Les Brassemers de Patagonie, au contraire eux, peuvent voler, et sur de longues distances qui plus est, mais préfèrent toutefois s’enfuir sur l’eau en l’éclaboussant. Des quatre espèces de brassemers, celui de Patagonie est le plus petit !

Nous contournons le lac et arrivons sur un parking un peu fréquenté. Pas beaucoup de véhicules mais quelques bus touristiques qui brassent pas mal de monde et principalement des touristes asiatiques. Heureusement pour nous, lorsque nous commençons à arpenter le sentier, nous croisons ces mêmes touristes. Il ne devrait pas y avoir foule sur la suite du parcours. De plus, la plupart des visiteurs s’arrêtent à la plateforme surplombant la cascade et font ensuite demi-tour. Pourtant, un autre sentier part de ce même point pour se rapprocher des montagnes. Nous ne nous faisons pas prier et nous lançons à l’assaut de ce nouveau défi.

Nous remontons le cours d’eau et, la cascade passée, il devient de plus en plus calme. De rapides, il se transforme peu à peu en rivière calme, sans courant apparent et bien loin du tumulte de la cascade. Derrière, les montagnes trônent fièrement et les nuages dissimulent toujours les plus hauts sommets. Pas certain qu’on puisse les voir aujourd’hui. Parfois, troublant le calme, le vacarme d’une avalanche trouble la quiétude de la vallée. Nous avons beau observer, aucune coulée de neige n’est à déclarer. Nous notons tout de même les stigmates d’anciennes avalanches mais le lieu de ce nouveau crime doit être de l’autre coté.

Peu de vies à observer ici, ou du moins elles restent très discrètes et seul les gros mammifères comme les guanacos se montrent à découvert. Rien d’autres à se mettre sous les jumelles si ce n’est un nouveau Crécerelle d’Amérique. Mais ce n’est pas bien grave, comme souvent depuis le début du périple, les oiseaux passent au second plan et les paysages prennent le dessus. Le voyage est loin d’être terminé, mais je crois qu’il s’agit déjà de celui où j’ai pris le plus de photos de paysage.

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Retour sur nos pas, nous reprenons la voiture et envisageons de terminer notre exploration de cette portion du parc. Nous jetons un coup d’oeil à la carte et nous apercevons vite qu’il ne nous reste plus grand chose à faire. Si nous continuons la route, nous sortons du parc et si nous devons rerentrer par une autre entrée, nous allons devoir payer… le même problème se pose… nous n’avons toujours pas d’argent. Nous repérons un mirador donnant sur un lac, nous décidons d’y aller puis nous repartirons sur nos pas et aviserons quant à la suite de la journée.

Nous prenons donc la route, bifurquons à gauche, nous arrêtons une première fois à un superbe point de vue, un de plus. Ils sont légion dans le coin. Puis nous repartons et continuons notre avancée vers le lac… et au détour d’un virage, le voilà. Les montagnes se reflètent à sa surface. Magique. Imposant et visiblement peu profond, des Flamants du Chili se nourrissent au loin. On distingue de petits pixels roses à la surface de l’eau. Sur la droite, quelques canards barbotent au loin et un Grand Gaucho se montre farouche. Il se perche sur un arbrisseau puis s’envole et se pose encore plus loin. Je pense que j’ai eu vraiment de la chance de le voir d’aussi près à El Calafate.

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Demi-tour ! Il ne nous reste plus qu’à retourner en arrière, vers notre point de départ. Nous retraversons les vallées, relongeons les cours d’eau, observons un ou deux condors supplémentaires sans quitter la voiture, retraversons les forêts calcinées, croisons un groupe de Carouge austral. Puis nous nous arrêtons sur un pont offrant un point de vue incroyable. En sortant de la voiture, la force du vent nous surprend. Nous entrons dans une réflexion sur notre situation géographique. Nous sommes dans les cinquantièmes hurlants ! Bien sûr, nous sommes sur terre et bien loin du tumulte que subit les navigateurs sous ces latitudes. Un dicton marin appuie ces dires : « sous 40 degrés, il n’y a plus de loi, mais sous 50 degrés, il n’y a plus Dieu. ». En regardant une carte du monde, nous nous rendons vraiment compte de notre position, nous sommes bien en dessous de la pointe de l’Afrique du Sud ou de la Nouvelle-Zélande. En fait nous sommes à hauteur des Îles Malouines et demain, lorsque nous irons à Puerto Natales, nous serons même au point le plus austral qui m’ait été donné d’aller.

Avant d’entamer la dernière ligne droite, la piste se sépare en deux. nous prenons la voie de droite. Celle qui se dirige vers le Lago grey ! Un lac gris… voilà qui n’est pas pour nous motiver mais bon, nous tentons quand même l’expérience. Nous nous garons puis trainons un peu, et je décide de prendre un petit chemin entre les arbres qui débouche sur une passerelle, avant de retrouver la forêt de l’autre coté. J’attends Colin. Il est chaud. On se lance. Au bout de quelques minutes, la vue se dégage et nous arrivons sur une plage giflée par le vent. Un vent froid et puissant qui nous pousse à remonter les cache-cou. Le sable est sombre, l’eau grise et flottent à la surface des blocs de glace ! Au loin, nous distinguons la provenance de ces icebergs. Un glacier ! Encore un ! Magnifique !

Journée terminée ! Et quelle journée ! Des paysages incroyables, des condors un peu partout et un temps très clément. Difficile de faire mieux ! Demain, nous partirons un peu plus au sud encore. Puerto Natales nous attend !

 

6 réflexions sur “Chili con cóndores

  1. Nous on n’avait pas vu de condors au mirador del condor, il nous avait fallu aller un peu plus loin… dommage de ne passer qu’une journée à cet endroit quand même, vous n’avez pas pu chercher la merganette ! Meilleure obs’ de Patagonie pour moi 😀 (et peut-être même de tout le voyage au Chili).

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  2. waouhhhh, quels paysages, effectivement! de magnifiques photos! merci de braver les éléments pour nous faire profiter de la beauté de ces lieux!

    Dès lors, s’ouvre de nous une vision de paradis.
    En effet, un incendie a ravagée une partie du parc
    seul les gros mammifères comme les guanacos se montrent à découvert.
    du tumulte que subit les navigateurs sous ces latitudes

    Aimé par 1 personne

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