Attiré par la glace

26 avril 2019 : C’est un paysage sombre qui défile devant moi. Il fait encore nuit, il n’y a aucune lumière à l’horizon. Le bus qui nous amène au Perito Moreno vient de quitter El Calafate. J’étais impatient de sortir de la ville, et je m’aperçois rapidement qu’en dehors il n’y a rien… Rien sur des kilomètres, des dizaines de kilomètres. Environ 80 séparent le glacier géant et notre point de départ. Je devine qu’il n’y a rien seulement, je ne vois rien. Le soleil tarde à sortir ses rayons et la buée sur la vitre m’oblige à faire l’essuie-glace pour espérer distinguer quelque chose.

L’ambiance est particulière. Nous sommes tous des coureurs prêts à en découdre sur 10km ou sur semi-marathon. C’est silencieux, la concentration est peut-être déjà à l’oeuvre… ou la fatigue. Moi, je suis une pile, je n’arrive pas à me calmer. Je bouge sur mon siège, me retourne, regarde partout. A l’extérieur du bus, le soleil se montre doucement, puis cesse rapidement son ascension. Visiblement, nous allons être loin de la température des derniers jours. Il fallait s’y attendre.

Au fur et à mesure que nous approchons de l’entrée du parc national, le jour se lève. J’en profite pour me livrer à une activité qui me fera passer le temps et peut-être me calmer un peu aussi. J’observe la nature, les oiseaux… beaucoup de Caracaras huppés, souvent perchés sur des piquets. Cet oiseau est fantastique ! Un gros rapace de la famille des faucons au plumage noir, mais à la gorge, les épaules et la nuque rayés de noir et blanc, à la face rouge-orangée et au bec gris argenté. Tout cela surmonté d’une calotte noire ressemblant à une mèche de cheveux plaquée en arrière. Je l’adore.

Nous entrons dans le parc. La route, tour à tour, serpente dans la forêt et longe le Lago Argentino. Je continue mes observations mais ne vois pas grand chose, si ce n’est une Buse aguia… Rapidement, la tension commence à monter. Des panneaux nous informent de l’arrivée imminente du glacier… et au détour d’un virage ! Première vision du géant et premières exclamations ! « Woooooooooooooooooow !!! » On a beau être à bonne distance, sa toute puissance nous impressionne déjà ! Et sa beauté ! Les oiseaux passent dès-lors au second plan et une partie de cache-cache s’engage. Il disparait au gré des vicissitudes de la bande de bitume, se remontre subrepticement et s’efface à nouveau de notre champ de vision. Plusieurs virages nous offrent son étendue, et un point de vue de plus en plus proche. Et puis, le bus s’arrête. Nous sommes arrivés.

Pas le temps d’explorer pour le moment. Pas le temps de visiter ou de partir observer les oiseaux. Le temps est à la concentration.

Avance rapide : préparation, échauffement, départ, montée, descente, montée, descente, montée, descente,…, point de retournement, descente, montée, descente, montée, descente, montée,…, sprint final, arrivée. Satisfait de ma course, de ma place dans le TOP 10 général et 4ème place de ma catégorie, et surtout de ma gestion de course. Le temps de reprendre mes esprits et mes affaires, je m’élance à l’assaut du colosse de glace.

 

Un sentier part du restaurant, qui d’ailleurs offre une vue splendide sur le glacier. Le sentier se transforme rapidement en passerelle de métal et longe le Lago Argentino… jusqu’au célèbre Perito Moreno. Je m’approche, attentif aux mouvements des oiseaux, mais aimanté par cette masse monumentale. Même en étant au plus près, à quelques dizaines de mètres, peut-être centaines même, du haut de mon perchoir, je n’arrive pas à apprécier ses dimensions pourtant énormes. Au point le plus haut de sa façade, on compte près de 70 mètres ! 70 mètres de glace et de puissance ! 70 mètres de nuances de bleu ! 70 mètres de craquements et d’éboulements ! Et encore, 70 mètres pour la partie émergée ! Les autres chiffres donnent le vertige : le front du glacier mesure 5 kilomètres de long, sa surface générale est de 250 km2 et sa longueur de 30 kilomètres ! Autre fait surprenant, il fait partie des trois glaciers au monde qui ne sont pas en recul et gagne à certains endroits jusqu’à deux mètres par jour !

Le géant prend toute la place et en impose par son charisme et sa présence. Et même lorsque je me résous à partir à la recherche des habitants des lieux, son ombre plane. Lorsqu’il n’est pas visible, on l’entend. Il craque de partout, parfois s’en suit un vacarme d’éboulement pas toujours visible, la scène se passant à l’intérieur.

Quelques oiseaux tentent de tirer la couverture à eux. Un vol de Conures magellaniques tout d’abord. Bruyant, il survole le glacier et la forêt pour se poser dans un arbre en bordure du lac. Je sors de ma fascination et me laisse embarquer par une Elénie à cimier blanc. Elle passe devant moi, je la suis du regard. Prisonnier de ma passerelle de métal, je ne peux m’approcher davantage ou chercher un angle de vue, et dois me contenter de cette prise. La sous-espèce que j’ai sous les yeux (Elaenia albiceps chilensis) est une grande voyageuse et se rencontre dans des milieux très différents tout au cours de sa vie. En effet, elle se reproduit dans les Andes, du sud de la Bolivie jusqu’à la Terre de feu, et passe l’hiver austral dans le centre de l’Amérique du Sud et le Bassin de l’Amazone. Sacrée boule de plumes.

DSC09510Elénie à cimier blanc

L’oiseau s’en va. Resurgissent aussitôt le spectre du glacier et ma lutte intérieure ! Dois-je continuer mes observations ? Dois-je profiter du glacier ? A tour de rôle, l’un prend le dessus sur l’autre. Je me fais charmer par le Perito, ressens son énergie et m’en sens attiré. Je sors de cet état hypnotique lorsqu’un oiseau traverse mon champ de vision ou lorsqu’un chant mélodieux contraste avec la violence du fracas des glaces.

DSC09512

Je me décide à faire demi-tour. Dans une partie de passerelle entourée d’arbres, j’avais entendu, et vu également, quelques oiseaux s’agiter, mais attiré par le glacier j’avais décidé de les laisser tranquilles et de tenter ma chance plus tard, en espérant qu’ils soient toujours là. Stratégie risquée et qui ne porte pas toujours ses fruits. Mais le ciel est avec moi aujourd’hui. Le ciel, mais pas la météo… même s’il ne fait pas bien froid, du moins bien moins que ce à quoi on pourrait s’attendre en voyant un tel paysage, le vent et les quelques gouttes de pluie ne font qu’accentuer l’humidité ambiante. En ce qui concerne les oiseaux, ils sont toujours là, à se nourrir sous l’écorce.

C’est un groupe mixte composé de deux espèces qui remuent devant moi. La première est le Synallaxe rayadito, un oiseau très actif et contrasté dont la robe se compose de blanc, de noir et de chamois orangés représenté par de larges sourcils partant du front et rejoignant la nuque et le haut du dos. Oiseau très mignon qui se nourrit principalement d’insectes qu’il trouve à tous les étages de la forêt, du sous-bois et parfois même au sol, jusqu’à la canopée. C’est un oiseau très vif et mobile, au point qu’il m’est impossible de faire une mise au point correcte. Son observation constituera mon trophée, et cela me convient.

La deuxième espèce constituant ce groupe mixte, est la Picotelle à gorge blanche. C’est un oiseau de la même famille que le synallaxe, les furnariidae, mais complètement différent. Elle ressemble beaucoup à une sittelle, que ça soit physiquement ou dans son comportement. Elle remonte en spirale le long des troncs, ce qui ne facilite pas la photographie, et lui arrive même de descendre la tête en bas. Elle cherche les insecte et autres arthropodes sous les écorces, et lorsqu’elle commence à s’acharner, il faut être prêt. C’est un des rares moments où l’immortaliser devient possible !

 

Avec toutes ces émotions, je n’ai pas vu le temps passer et j’ai un bus à prendre. Il faut bien rentrer à El Calafate. Je n’aurai pas vu beaucoup d’oiseaux aujourd’hui, mais qu’importe la star du jour, c’était bien le Perito Moreno ! Je me retourne une dernière fois et lui jette un dernier regard. Enfin, dernier pour aujourd’hui. J’y retournerai, c’est sûr ! Bientôt, très bientôt !

DSC09554

Demain, je récupère Colin, un ami coureur lui aussi, à l’aéroport. Dès lors, je sais que mon voyage sera moins orienté ornitho mais va basculer vers un coté rando ! Il faudra donc être attentif au moindre mouvement et se tenir prêt, je ne pourrai pas rester aussi longtemps que je le veux sur chaque oiseau ou m’arrêter tous les dix mètres en voiture. C’est un autre voyage qui commencera durant lequel nous avalerons les kilomètres, à pied comme en voiture et ça me plait aussi ! Et il y a de fortes chances que notre premier arrêt, après demain, soit un retour à ce fameux glacier !

 

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