Promesse et frustration

29 novembre 2018: Une fois n’est pas coutume, je ne me réveille pas bercé par la pluie. Et d’après la météo, elle devrait me laisser tranquille pour la journée entière. Grande première pour moi depuis que j’ai posé le pied à Taïwan. J’ai prévu de descendre à l’extrême sud de l’île, là où le climat est tropical et où je ne devrais pas entendre parler de précipitations pendant quelques jours. Mais avant, je souhaite voir une espèce en particulier : le Jacana à longue queue.

Je checke sur Ebird les derniers sites d’observation. Il se trouve que l’un d’eux, au nom évocateur, Pheasant-tailed Jacana Ecological Education Park, se trouve à proximité de la bretelle d’autoroute qui devrait me conduire plus tard au Parc National de Kenting. C’est tout ce que je voulais, maintenant c’est à moi de jouer. Direction ce spot ! Comme à mon habitude, je suis en avance. Le site n’ouvre ses portes que dans une heure. Ce n’est pas bien grave, il est tôt, les oiseaux chantent, je m’en vais explorer les alentours. Bonne idée, d’autant que les alentours sont des rizières inondées et des champs de cannes à sucre, sites parfaits pour accueillir l’avifaune matinale.

Les premières observations ne se font pas attendre bien longtemps. Il y a des pies-grièches de partout, des brunes et des schachs ! Elles sont postées en évidence, en hauteur, en chasse puis fondent sur un misérable insecte imprudent et reviennent se poser au même endroit. C’est un ballet incessant ! Plus j’avance, et plus je vois de pies-grièches ! Bien sûr, elles ne sont pas les seules à fréquenter les lieux, les désormais traditionnels Martins de Java et tristes, et Bulbul de Chine sont également de la partie. Dans le ciel tournoient des Hirondelles striolées et un vol d’Ibis sacrés traverse le ciel. Prometteur en attendant le jacana !

dsc07589Pie-grièche schach

Je longe des serres, peu de touristes, pour ne pas dire aucun, ne doivent passer par ici, et c’est bien normal. Qui aurait l’idée de venir jeter un oeil dans un coin comme celui-ci ? Il n’y a clairement rien à voir, sauf pour ceux qui s’intéressent à la gente ailée et qui sont curieux et enthousiastes à chaque observation. Pour être clair, l’endroit, bien que peu chaleureux, est loin d’être le pire que j’ai visité pour voir un oiseau. Ici pas de décharge à ciel ouvert, pas de bassins de décantation… sur ma droite, une des rizières n’est pas inondées et est complètement à sec ! De grosses craquelures zèbrent le sol… et quelques oiseaux ont élu domicile. Le point de vue n’est pas idéal, un fossé devant les pieds et un grillage devant les yeux, j’essaie tout de même de balayer la zone aux jumelles. Sur la gauche, trois Tourterelles à tête grise. Grossièrement, ce sont les mêmes que les Tourterelles turques que l’ont croisent en Europe, à la seule différence qu’elles sont légèrement plus rousses principalement sur le dos et les ailes. Les premières observées sur Taïpei constituaient pour moi une coche.

Sur la droite de la rizière, des Bergeronnettes de Béringie grattent le sol, sautillent et s’envolent de quelques centimètres. Entre ces deux espèces, une espèce plus mimétique et discrète. Deux Bécassines des marais immobiles se croient, et le sont presque, invisibles. D’ailleurs, pour qui ne ferait pas attention, elles passeraient inaperçues, mais les pieds de riz sont bien trop vert pour qu’elles puissent se dissimuler parfaitement de l’oeil averti. Couchées au milieu d’herbes sèches, je serai probablement passé à coté sans les voir.

dsc07594Bécassine des marais

L’heure avançant et les rizières suivantes peu attrayantes, je décide de faire demi tour jusqu’à une intersection. Si je tourne à droite, je tomberai devant le portail du parc écologique. Me restant encore quelques minutes, je tourne à gauche. L’avancée est de courte durée, le chemin s’arrête et la vue devient bien plus urbanisée. Je jette, par acquis de conscience, un dernier coup d’oeil à une rizière inondée où semblent s’agiter quelques petits limicoles. Bien m’en a pris, c’est une première observation pour moi : des Bécasseaux à longs doigts. Ils sont accompagnés de Petits gravelots et de Bergeronnettes de Béringie.

dsc07600Bécasseaux à longs doigts

L’heure a enfin sonné. Le portail est ouvert. Je vais enfin pouvoir observer le Jacana à longue queue. Un oiseau fantastique. Surtout en plumage nuptial ! Imaginez une sorte de « poule d’eau » en plus fine et élégante, avec une queue dépassant 30 centimètres. Rajoutez-y un plumage brun mais des ailes blanches. Maintenant, passons à la tête, imaginez la blanche. Son cou est blanc devant, mais l’arrière, de la nuque au sommet du crâne est jaune doré ! Mais, ça c’est pour le plumage nuptial, et ce n’est pas la saison idéale pour voir un individu avec cette robe. Si j’en vois aujourd’hui, je serai en face d’un oiseau totalement différent. Vraisemblablement sans longue queue, les ailes seront brunes, le ventre sera blanc (contrairement au plumage nuptial), et une légère vague dorée reliera le corps et la tête. Mais c’est déjà ça. Même en plumage hivernal, cet oiseau a la classe.

Pour l’heure, je n’en vois pas. Je scrute tous les étangs un à un, mais rien. Cependant, je me fais doubler par quelques photographes taïwanais qui paraissent pressés et bien décidés. Visiblement, ils connaissent les lieux et se dirigent tous un peu plus loin. Moi, j’ai le temps. Je me laisse surprendre par les classiques Bulbuls de Chine, un Pic à coiffe grise et un magnifique Drongo royal qui attend statique le passage d’un insecte volant.

dsc07620Drongo royal

Je continue et tombe sur un observatoire, je retrouve tous les photographes qui s’emploient à installer leur matériel. Je suis au bon endroit et un coup dans les jumelles me le confirme rapidement. Malheureusement, ces oiseaux particulièrement sensibles aux dérangements et aux détériorations que subit leur milieu naturel se trouvent à grande distance, bien trop loin pour une photo. Un peu déçu, mais le principal est bien que ces oiseaux soient là, tranquilles. Mon observation et la photo ne sont que secondaires voire bonus. Le bien-être des animaux avant toute chose.

Et puis, ce n’est pas parce que je n’ai pas pu observer à ma guise le jacana, que je repars sans photo. En effet, l’observatoire étant rempli de photographes, j’ai dû me positionner au bout du banc, sur la droite… et à quelques mètres devant moi, des oiseaux pataugent : Grèbes castagneux  et Foulques macroules pour mes habitués, et Anserelle de Coromandel pour la nouveauté !

dsc07629Anserelle de Coromandel

dsc07640Foulque macroule

Je délaisse mon observatoire, et entreprends le tour du site afin de déjà gagner la sortie. Les oiseaux volent en tout sens. Je contourne quelques points d’eau et contemple nénuphars et lotus. Et si le jacana se tenait à grande distance, en revanche c’est loin d’être le cas des oiseaux noirs qui m’entourent ! C’est même tout le contraire, la proximité est incroyable. Ils se fixent sur des supports y restent de longues secondes avant de s’enfuir et de recommencer le manège un peu plus loin. A ce petit jeu, les Bulbuls noirs sont assez forts ! Impossible de passer à coté ! Il faut dire qu’ils ne sont pas des plus calmes et des plus discrets.

Mais les Drongos royaux sont pas mal dans leur style eux non plus. Deux approches complètement différentes d’indiscrétion. Eux préfèrent les branches dénudées et y restent complètement à découvert. On ne voit qu’eux.

dsc07634Bulbul noir

dsc07647Drongo royal

Je rejoins ma voiture, puis finalement le Kenting National Park, à la pointe sud de l’île et cherche un coin au calme… mais apparemment, c’est beaucoup demandé et je ne me sens pas à mon aise. Beaucoup de monde, énormément de monde… j’ai l’impression d’être arrivé le mauvais jour, je vois des bus de partout et des enfants en uniforme par centaines ! Je croise les doigts pour que demain, la foule se soit dissipée, non dans le sens de l’indiscipline mais celui de la disparition.

Je parviens tout de même à m’extirper de cette marée humaine, et me rends dans un jardin botanique. Les collections se succèdent. Pas mal, mais on est bien loin de ceux de Taïpei et Fushan. Les oiseaux sont inexistants ou presque… je croise un Héron cendré, et des bulbuls ! Des Bulbuls noirs qui semblent de plus en plus présents. Rares au début du périple, plus j’avance, plus cette espèce me parait prendre de la place. Et des Bulbuls de Taïwan ! Il s’agit d’une espèce endémique de Taïwan, inféodée au sud de l’île. J’en avais déjà vu un au Taroko N.P.. Ce qui est amusant par contre, c’est qu’ici, ces bulbuls remplacent complètement les Bulbuls de Chine, omniprésents dans le reste de l’île.

Et puis les collections cessent et laissent place à la végétation que je qualifierai de « naturelle », même si ce terme est à relativiser dans un jardin botanique. Les décors sont grandioses. Autrefois, la mer recouvrait ces terres et y a laissé d’imposants et coupants massifs de pierre de corail, auxquels ont toutefois pu s’accrocher lianes et figuiers étrangleurs ! Les chemins se perdent dans des labyrinthes rocailleux et traversent de fines grottes sur quelques dizaines de mètres.

dsc07658

Je retourne vers la folie humaine, quelques macaques tentent de me convaincre de ne pas y aller, que la vraie vie est dans la nature. Ils crient et je sais qu’ils ont raison mais ne les écoute pas. Je me laisse toutefois captiver une dernière fois par l’infiniment petit. Lorsque ce ne sont pas des escargots verts ou des escargots géants, des araignées de taille conséquente ou des papillons noirs métallisés, les arthropodes sortent des couleurs incroyables pour me sortir de mes pensées. C’est la dernière fois que je m’arrête, la prochaine fois, ça sera dans la chambre d’un hôtel. J’espère me tromper mais rien de plus ne me surprendra…

dsc07664

Une drôle de journée s’achève, entre observations de qualité et frustrations, entre promesses et déceptions. Je ne sais pas si je resterai longtemps dans ce parc… je ne me sens pas vraiment à ma place. Ce n’est pas que certains profitent de l’attractivité d’un parc national pour développer leur activité qui me dérange, et à vrai dire, c’est même normal. Mais il faut voir… j’ai l’impression d’être revenu 6 ans plus tôt à Kuta, le coté le moins naturel et authentique de Bali. La nuit tombée, les enseignes illuminent la rue, se chevauchent, à tel point qu’on ne peut en lire une sans tomber sur celle qui la suit ou la précède. La pollution visuelle et lumineuse est telle, que même sans lampadaire, on verrait comme en plein jour… et ces odeurs… certaines attisent l’appétit, d’autres retournent l’estomac. Décidément, ce n’est pas mon monde… ou du moins, pas celui que je m’attendais à voir dans un parc national. Taïpei ne m’a pas fait cette impression et pourtant, il y règne comme un air de New York asiatique, mais je savais à quoi j’allais être exposé. Je suis peut-être naïf, que pensais-je trouver ici ? Une ville reste une ville.

 

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Une réflexion sur “Promesse et frustration

  1. merci de m’avoir indiqué que j’avais loupé un épisode! j’aime bien quand tu te laisses tenter par les insectes car les couleurs valaient bien une photo 🙂
    la pie grièche est bien mignonne avec son bandeau noir et finalement il y avait quand même des plumes à voir sur ce site même si ce n’était pas l’endroit ‘rêvé’ 😉

    sur ma droite, une des rizières n’est pas inondées
    et une vague vague dorée reliera le corps et la tête. (vague vague?)
    le Kenting National Park, à la point sud de l’île et cherche un coin au calme…
    à tel point qu’on ne peut lire en une sans tomber sur celle qui la suit ou la précède.

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