Le silence des oiseaux

11 janvier 2018 : Bonne nouvelle. Hier soir, j’ai appris qu’il existait un programme de réintroduction d’Outardes barbues, je me suis donc empressé d’envoyer un mail… et c’est bon, après-demain je vais leur faire un petit coucou… petit détour imprévu avant de reprendre l’avion. Mais aujourd’hui, je pars découvrir la capitale anglaise. C’est le seul jour que je passerai à Londres, alors, en bon touriste, je divague au rythme des monuments qui se dressent devant moi : Big Ben, London Eye, Westminster Abbey, Buckingham Palace… et avant tout ça, j’ai vu un renard… en pleine ville…

J’avance mais n’erre pas sans but, et fonce droit vers mon objectif. Il y a quelques semaines de cela, je suis tombé sur un reportage très intéressant qui refaisait vivre des créatures du passé en partant des spécimens fossilisés, naturalisés ou reconstitués que l’on peut trouver au Muséum d’histoire naturelle. Ce reportage m’a d’autant plus intéressé que mon séjour en terre anglaise était déjà prévu et que j’étais à la recherche de quelques infos sur divers oiseaux disparus. La suite est logique et voici que je suis en train de rejoindre ce musée qui a l’air particulièrement riche.

Je ne sais pas si je suis le seul à avoir vu ce reportage, mais tout le monde s’est donné le mot et c’est une file assez conséquente qui attend son tour pour pénétrer dans l’édifice. Il faut dire que les fouilles, pour des raisons de sécurité évidentes, sont assez poussées. Quelques minutes plus tard, mon tour est enfin arrivé. Je n’ai pas énormément attendu mais j’étais particulièrement pressé de voir ce que ce lieu pouvait me réserver. Un peu par hasard, mais pas tout à fait quand même, je tombe directement sur la section ornithologique et le petit emplacement des espèces disparues… je suis content d’être là mais un peu mal à l’aise aussi… la foule y est un peu pour quelque chose, mais ce n’est pas la raison principale. J’ai l’impression que tous ces témoins du passé me fixent d’un regard inquisiteur… et me questionnent : « t’es fier de toi ? »… j’essaie de me persuader que je n’y suis pour rien, que c’était il y a bien longtemps… mais force est de constater que l’histoire se répète et que des espèces disparaissent chaque jour, parfois même avant d’être découvertes. Même avec tous mes efforts et toute la volonté du monde, je ne peux faire guère plus que de dresser ce triste constat. Reviennent alors à moi, quelques vers de Du loup et l’agneau de Jean de La Fontaine :

« – Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.
– Je n’en ai point. – C’est donc quelqu’un des tiens :
Car vous ne m’épargnez guère,
Vous, vos bergers, et vos chiens. »

Au fond de moi, je sais qu’ils ont raison. Je fais partie de l’espèce de ceux qui les ont persécutés… et le font encore d’ailleurs… Ils ont tous une histoire différente, vivaient dans des lieux différents, à des époques différentes mais malgré ça ont tous un point en commun : leur destin tragique a un rapport avec leur rencontre avec Homo sapiens

  • Le Pigeon migrateur (ou Tourte voyageuse) a connu un sort aussi rapide que surprenant car l’espèce se portait bien… très bien même, puisqu’en 1810 Alexander Wilson estime qu’un vol pouvait comprendre plus de 2 milliards d’oiseaux ! Une vingtaine d’année plus tard, John James Audubon confirmait cette analyse :

« Le ciel était littéralement rempli de pigeons, la lumière de midi était obscurcie comme par une éclipse ; les fientes pleuvaient comme des flocons de neige fondante. Les pigeons continuèrent à passer en nombre toujours aussi important durant trois jours consécutifs. »

L’Homme ne trouva pas mieux à faire que d’organiser des compétitions de chasse… après tout, ils sont si nombreux… Oui, mais lorsqu’on offre une récompense aux chasseurs capables d’en tuer plus de trente mille, cela change considérablement la donne… et 1878 est la dernière année où le tableau de chasse est important.

Bien sûr la chasse n’est pas le seul responsable, mais en reste le principal, et d’autres fléaux ont favorisé l’extinction progressive des pigeons : destruction des colonies par le feu, déboisement intensif, catastrophes naturelles… de plus, la forte baisse des effectifs rendait la reproduction de masse impossible, du fait de la disparition des colonies…

1914, le dernier individu s’éteint derrière les barreaux du zoo de Cincinnati…

DSC04237Pigeon migrateur

  • L’Huia dimorphe était originaire de Nouvelle-Zélande où il vivait dans la forêt primaire. Il avait la particularité d’être le seul oiseau à avoir un dimorphisme sexuel au niveau du bec. La femelle l’avait long et fortement recourbé, alors que celui du mâle était plus court et légèrement incurvé. Une telle particularité ne laisse pas indifférent et l’attention que lui portaient les collectionneurs s’est vue grandissante… alors, il a été abondamment chassé. La disparition de son habitat a terminé le travail et le dernier Huia dimorphe a quitté ce monde en 1907.

DSC04239Huia dimorphe

  • La Conure de Caroline était une perruche très abondante qui nichait autrefois dans les forêts en bord de cours d’eau, du sud de l’état de New York jusqu’au Golfe du Mexique. L’Homme et sa propension à tout étiqueter ont considéré que cette espèce était nuisible du fait de ses habitudes alimentaires grégaires. Il est vrai que l’oiseau faisait des ravages dans les vergers et les champs de maïs, alors une chasse effrénée commença. La destruction de son habitat en rajouta une couche, puis se fut le tour des maladies transmises par les volailles. Les conures sont devenues de plus en plus rares… et comme ce qui est rare est cher… la folie des collectionneurs est exacerbée et la course vers l’extinction s’accélère…

Tout est arrivé très vite. Dans les années 1880, on trouver encore la Conure de Caroline en abondance, et en 1918, le dernier spécimen connu est mort en captivité dans le zoo de Cincinnati, le même zoo qui accueillait le dernier Pigeon migrateur.

DSC04241Conure de Caroline

  • Le Dronte de Maurice, ou tristement célèbre dodo, symbole bien malgré lui des espèces disparues récemment, était endémique de l’île Maurice… mais ça c’était avant que l’Homme ne débarque… une fois de plus, l’espèce ne s’est pas éteinte toute seule. Chiens et autres rats sont arrivés avec l’Homme, et l’oiseau aptère et peu craintif d’une dizaine de kilos fut rapidement au centre des repas, que ça soit l’animal en lui même ou ses oeufs… L’arrivée des Européens scella le sort du dodo, chassé facilement et massivement… Découverte en 1598, l’espèce s’éteint définitivement aux alentours de 1662… soit 64 ans après sa découverte.  

 

  • Les moas étaient des grands oiseaux aptères vivants en Nouvelle Zélande, qui pouvaient peser jusqu’à 250 kilos. Tout se passait bien pour eux, mais les colons sont arrivés… pour une fois, ce ne sont ni les américains, ni les européens les fautifs. En effet, les polynésiens en arrivant sur l’archipel ont trouvé dans les moas des proies faciles, ceux-ci n’ayant jamais vu auparavant de mammifères terrestres. Les oeufs furent très appréciés également et l’espèce disparut à la fin du XIIIe siècle.

 

  • Le Grand pingouin occupait les régions boréales dans l’Atlantique Nord et nichaient sur des îles rocheuses isolées. C’est le seul moment où ils délaissaient l’océan. Incapables de voler et peu à l’aise sur terre, ces oiseaux furent une cible facile pour les navigateurs affamés qui faisaient parfois d’énormes carnages. Les îles les plus accessibles ont été rapidement visitées et la population de Grands pingouins a rapidement décliné…au point qu’à la fin du XVIIIe siècle ne subsistaient que quelques colonies éparses sur quelques îles islandaises. Comble de malchance, leur principal site de reproduction, Geirfuglasker, disparut à la suite de séismes sous-marins. Les derniers survivants se réfugièrent sur l’Ile Eldey, et en quelques années l’Homme termina son travail. En juillet 1844, le dernier couple est tué et l’oeuf encore dans le nid écrasé…

 

 

 

 

Je me sens oppressé, mais continue la visite… le bâtiment en lui même est fabuleux, dominé par une grande pièce qui nous propose un spectacle digne de Lewis Caroll : un squelette de baleine gigantesque semble flotter dans les airs sous les yeux bienveillants de Charles Darwin. Le monde présent et tous ces enfants qui crient, qui courent, m’exaspèrent et je m’échappe vers une pièce un peu à l’écart des foules. J’y trouve des références aux recherches de ce même Darwin, une planche originale d’Audubon… je peux reprendre mes esprits au calme… mais sitôt sorti de la salle, le tumulte reprend de plus belle… le bruit, la foule… je suis pourtant habitué des grandes villes et prévois d’ailleurs une courte virée new-yorkaise pour février 2019, mais aujourd’hui… non… ça ne passe pas, il faut que je sorte…

Je retrouve l’air libre, l’humidité omniprésente et les nuages gris. Je suis dehors, le principal est atteint. Je marche, élimine les toxines et me sens progressivement revenir. Londres et ses parcs, je vous remercie. Voilà que se déroule sous mes pas St James Park. J’observe les différents laridés qui se présentent : Goélands argentés, cendrés et Mouettes rieuses… je reste stupéfait encore une fois par la proximité offerte par une grive, mais une draine cette fois, plus grosse que la musicienne d’hier. Mine de rien, je prends une photo et refais ma « grivothèque ». Plus que deux espèces (mauvis et litorne) et on sera bon pour les espèces européennes. Une pie débarque et sème la terreur dans le groupe  d’oiseaux que je suis en train d’observer. La grive ne bouge pas beaucoup, et se pose à peine quelques centimètres plus loin… en revanche, ce qui bouge et que je vois disparaître au loin me nargue toujours… un Pic vert était posé juste derrière la grive et je ne l’avais pas remarqué. La malédiction des pics continue…

DSC04276Grive musicienne

Quelques pas plus tard, se dessine devant moi un plan d’eau assez peuplé. Des espèces de canards originaires du monde entier cohabitent en semi-liberté… ou plutôt semi-captivité… après tout, n’ayons pas peur des mots, si la liberté n’est qu’à moitié, c’est que l’autre partie relève de la captivité. Comme le symbole d’un monde qui ne tourne pas rond, on peut y voir des espèces assez mal en point dans la nature. Des Pélicans frisés sont là posés sur un îlot, eux qui ont frôlé l’extinction dans les années 80, où il ne subsistait plus qu’un millier de couples dans le monde.

Parmi les anatidés, la présence d’Erismature à tête blanche ne passe pas inaperçue. Considérée comme disparue dans de nombreux pays européens, cette espèce est en forte régression et les raisons en sont nombreuses : disparition des milieux humides, dérangements, biocides, prédations des oeufs et des jeunes par les rats et les chiens… depuis peu, vient s’ajouter à cette liste déjà top longue, l’expansion de l’Erismature rousse, espèce américaine échappée de captivité et cousine de l’Erismature à tête blanche, avec qui elle s’hybride. Il en résulte donc une perte de patrimoine génétique… Mais la principale cause de disparition de ce canard discret reste la chasse. Elle est une sorte de victime collatérale. Si les coups de feu ne lui sont pas tous destinés, elle en récolte quand même les plombs. En effet, s’alimentant sous l’eau, elle ingère ce plomb avec sa nourriture prélevée dans les sédiments. Ces plombs seront érodés dans le gésier, puis circule dans le sang et divers organes… intoxication mortelle… l’Erismature à tête blnche est une des premières victimes du saturnisme aviaire.

DSC04206Erismature à tête blanche

Je m’en vais finalement rejoindre mon auberge pour une soirée et un reste de voyage qui s’annoncent plus joyeux. Ce soir, je vais voir mon équipe de basket favorite jouer, les Boston Celtics… et samedi, je vais constater l’avancée du programme de réintroduction des Outardes barbues, une espèce en régression mais pour laquelle des efforts sont faits… tout n’est peut-être pas perdu… et devant moi traverse un autre renard… en pleine ville…

Publicités

13 réflexions sur “Le silence des oiseaux

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s