Une nouvelle forêt

10 janvier 2018 : Comme d’habitude, comme une tradition involontaire, lors de mes voyages, je me lève tôt… voire très tôt… et ce jour n’échappe pas à cette règle. Je me prépare doucement, prends mon temps et finalement rejoins ma voiture de location à quelques dizaines de mètres de mon auberge. L’objectif du jour n’est pas bien loin, une dizaine de kilomètres à peine : New Forest National Park. Je n’ai pas fait de recherches sur ce lieu, tout juste vérifié qu’il s’agissait bien d’une forêt. On ne sait jamais avec les « faux-amis ». Je ne sais donc pas ce que ça vaut, mais j’ai pris la décision de me laisser surprendre par l’Angleterre et sa nature… et puis c’est un Parc National ! En toute logique, il devrait y avoir quelque chose à voir d’intéressant, une nature normalement un minimum préservée et ça suffit à me convaincre.

Je roule donc vers ce lieu que j’imagine envoutant. Je suis toujours enchanté de pénétrer dans des forêts… mon petit coin de chez moi en est totalement dépourvu, la végétation y est basse et adaptée aux fortes chaleurs estivales. Alors, quand vient à moi la possibilité de visiter un lieu comme celui que j’espère visiter, je m’en fais une joie bien avant d’y arriver… il est même fortement probable que ce soit le nom même de ce parc qui m’ait convaincu à m’y rendre… et à dire vrai, si j’avais eu le choix entre un parc (imaginaire) nommé New Lake N.P. et New Forest N.P., j’aurai certainement choisi le second. Je suis tellement enjoué à l’idée de découvrir ce lieu que la forêt en elle même suffirait à mon bonheur. Bien sûr s’il y a quelques habitants à plumes qui daignent se manifester, je ne vais pas me plaindre, mais je dirai que c’est presque un « bonus »…

La route s’engouffre dans une cathédrale végétale qui n’a pas prévenu pour commencer et qui ne semble vouloir se terminer. Au prochain parking, je me gare et je me lance… il ne m’en faut pas plus… l’appel de la forêt. Je délaisse la voiture et m’engage sur un sentier, il est encore tôt et le soleil se lève à peine. Il fait bien humide, mais ne fait pas froid pour autant et les quelques rayons de soleil qui percent à travers le couvert végétal réchauffent doucement l’atmosphère.

DSC04021New Forest N.P.

DSC04022New Forest N.P.

Si les oiseaux chantaient aux abords du parking, je m’aperçois que c’est bien moins le cas ici. Heureusement que je n’en fais pas une priorité aujourd’hui, je pourrais être déçu. Tout n’est pas désert non plus, il y a toujours quelques oiseaux noirs, mais bien moins nombreux qu’hier, le milieu ne semble pas leur être très favorable. Il y a toujours des passereaux plus petits, grives et rougegorges en tête de cortège. Je me dis que j’aurais peut-être la chance de voir et de photographier un pic… n’importe lequel fera l’affaire, qu’il soit vert ou épeiche… ce sont un peu mes oiseaux européens maudits… à ce jour, je n’ai aucune photo présentable de ces oiseaux (voire pas du tout de photos pour certaines espèces). L’Angleterre pourrait m’offrir l’opportunité de briser le mauvais sort… je croise les doigts… mais tout me semble désert… et surgit devant moi à quelques dizaines de mètres un renard.

Il ne me regarde pas, ne m’a peut-être même pas remarqué… il s’est juste contenté de sortir des fougères afin de gagner le sentier, puis d’avancer nonchalamment sur celui-ci en me tournant le dos, en toute décontraction. Aucune peur, aucune envie de fuir, il est tranquille. L’observation ne dure pas longtemps, je le vois s’éloigner et disparaître aussi rapidement que ce qu’il est apparu au détour d’un virage. J’aime ces rencontres surprises et naturelles, celles qui vous font encore croire en la nature et en sa capacité à survivre à l’être humain.

DSC04025Rougegorge familier

Mes pieds commençant à me déranger, j’entame un retour vers le parking… il faut dire aussi que bien que la forêt est puissante et enivrante, la gente ailée me manque un peu et le parking avait l’air assez prometteur… j’ai remarqué qu’il y avait quelques tables de pique-nique, et cet élément, ça peut paraître surprenant, peut faciliter l’observation de quelques espèces… c’était en tout cas, le cas en Guadeloupe, où pour observer des espèces forestières réputées un peu farouches et relativement discrètes, il était conseillé de venir en fin d’après-midi près des aires de pique-nique lorsque les touristes sont partis. C’est le moment que choisissaient les Colombes à croissants pour se découvrir et si l’on est chanceux, la devenue rare Grive à pattes jaunes.

Ici, bien sûr, les grives n’ont pas les pattes jaunes et sont plutôt musiciennes… je n’en reviens pas de la proximité que j’ai avec cet oiseau et une photo s’impose ! Les grives sont uniquement présentes l’hiver par chez moi, en petit nombre et assez farouches ! Je suis à quelques mètres d’elle, et elle ne semble pas plus dérangée que ça. On pourrait la confondre avec la Grive draine mais quelques éléments plus ou moins simples permettent de les différencier. Tout d’abord la Grive musicienne est plus petite. On peut noter également une coloration plus brune chez la musicienne, alors que la draine a une robe tirant plutôt vers le gris. Enfin, l’organisation des taches est un critère efficace, chez la musicienne elles semblent ordonnées, presque rangées, alignées, alors que chez la draine, les taches ne semblent suivre aucune logique et sont disposées plus « anarchiquement ».

DSC04062Grive musicienne

Bien m’en a pris de me reprocher du parking, le défilé des mésanges bat toujours son plein. Mésanges charbonnières et mésanges noires sont les stars du moment. A commencer par la noire, absente des zones que je prospecte vers chez moi puisqu’inféodée aux forêts, il s’agit ici d’une sous-espèce endémique (Periparus ater britannicus).

Les notions d’espèces et de sous-espèces sont parfois confuses et presque chaque auteur y va de sa définition. Celle qui est la plus fréquemment utilisée fait remarquer que ce qui caractérise une espèce est le fait qu’elle puisse engendrer une descendance viable et féconde dans la nature. Ainsi, un Ours polaire et un Zèbre de Grévy ne peuvent pas se reproduire et sont donc deux espèces. Deux espèces génétiquement proches peuvent se reproduire ensemble mais il faut le plus souvent l’intervention de l’Homme, et la plupart du temps les hybrides obtenus ne se révèlent pas féconds à plus ou moins long terme (stérilité, pas de puberté, fertilité uniquement de la femelle et mâle stérile, mortalité très jeune à la génération suivante…), ce qui les sépare donc sur un plan taxonomique. On peut citer notamment : le ligre (tigresse et lion), le mulet (jument et cheval), le zébrule (jument et zèbre)… . Malgré tout, cette définition a ses limites, et ouvre la porte à de nouvelles interrogations, qu’en est-il exactement de l’Ours polaire et du Grizzly ? Il a été prouvé que les deux espèces peuvent venir à se côtoyer dans leur milieu naturel et de leur union peuvent naître des jeunes tout à fait viables… et pourtant ce sont deux espèces différentes. Faut-il être plus précis et prendre en compte un certain taux de divergence génétique au-delà duquel deux individus peuvent être considérés comme deux espèces distinctes ?

La notion de sous-espèce est tout aussi complexe, et dans une certaine mesure dépend de la définition que l’on donne au terme espèce. Il s’agirait d’une population isolée de l’espèce de référence pour des raisons essentiellement géographiques (îles, chaînes de montagnes…) et qui suit une évolution différente. Généralement, les sous-espèces peuvent se reproduire entre elles, car les différences liées à leur évolution respective ne sont pas encore assez développées pour former une barrière évolutive. Lorsque le cas de barrière évolutive est avéré, on peut conclure à deux espèces différentes.

En ce qui concerne l’endémisme, le concept est plus clair, bien qu’il puisse résulter de différents processus. On appelle endémique, une espèce que l’on ne rencontre que sur un territoire donné. Par exemple, le Pic de Guadeloupe ne se rencontre qu’en Guadeloupe, il y est donc endémique. L’endémisme peut provenir de la découverte d’une nouvelle espèce (sous-espèce que l’on aurait élevé au rang d’espèce par exemple), ou de la disparition des autres populations d’une espèce, qui n’en laisserait plus qu’une, alors endémique dans son territoire. Le taux d’espèces endémiques est d’autant plus élevé que le territoire est grand et isolé. Une île comme la Guadeloupe, petite et proche d’autres territoires ne comporte qu’une seule espèce aviaire endémique (le Pic de Guadeloupe). Une île comme Madagascar, grande et relativement éloignée du continent africain, en compte 107. Les chaînes de montagnes, les vallées, les lacs ou encore les grottes sont tout autant de potentiels lieux abritant des espèces endémiques si aucun échange de population n’est possible.

La Mésange noire britannique, bien que proche de la sous-espèce continentale, en diffère par un dos à la teinte olive, la sous-espèce nominale étant plus grise. De plus, on ne la trouve que sur les îles britanniques, elle y est donc endémique et lorsque le processus d’évolution aura fait son oeuvre, elle pourrait devenir une espèce à part entière.

DSC04055Mésange noire britannique

Après un petit repos bien mérité et une pause repas, je continue mon exploration. En face du parking, de l’autre coté de la route, figure un arboretum. Je me lance dans cette dernière visite express avant de reprendre la route pour Londres. Des arbres de différents horizons font chambre commune, on y croise notamment des séquoias de taille impressionnante, des arbres aux formes improbables… et quelques oiseaux évidemment. Et cette fois c’est un grimpereau qui me sort de mes pensées. Un Grimpereau des bois, une première pour moi qui ai l’habitude de son cousin le Grimpereau des jardins.

L’oiseau passe d’un arbre à l’autre, grimpe le long du tronc puis passe derrière. Vif, le prendre en photo relève de l’épreuve de patience. Les premières photos sont flous, les suivantes à contre-jour, sur d’autres il n’y a pas d’oiseaux… parfois il disparait pour resurgir quelques arbres plus loin. La quête est compliquée mais j’ai la chance que pour le moment, il se décide à rester sur les arbres du bord du sentier. Néanmoins, il est difficile de trouver le juste milieu et puis vient le moment tant attendu où toutes les conditions sont réunies. Alors, il ne faut pas réfléchir, pas tergiverser, et se vider la tête, juste se contenter d’appuyer sur le déclencheur… et la récompense est là, immortalisée.

DSC04082Grimpereau des bois

Je regagne le parking, et reprends la voiture en direction de la capitale anglaise.

Quelques minutes après avoir pris mes aises dans la chambre de mon auberge, j’apprends que pendant deux jours j’étais non loin d’un site de réintroduction d’Outarde barbue… de quoi donner des idées…

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