Asile Bonaventure

5 juin 2018 : Parmi les phénomènes que je voulais admirer au Québec, il y a bien sûr l’arrivée des parulines, mais ce n’est pas le seul. En fait, il y en a un qui me paraissait impensable de rater, un incontournable : la colonie de Fous de Bassan de l’Île Bonaventure. Cette colonie est la plus importante au monde et elle ne cesse de grandir du fait de la proximité de nourriture et de la place encore disponible. Le spectacle promet d’être grandiose !

Comme à notre habitude, nous ouvrons les yeux avant que notre réveil sonne. Nous sommes tellement en avance que nous quittons même notre chambre à l’heure où nous étions censés nous lever. Cette avance nous aura été bénéfique puisque nos renseignements étaient faux, nous faisant nous rendre au mauvais point de rendez-vous… à une dizaine de kilomètres du bon. Une fois revenus sur nos pas, nous achetons enfin nos billets. Le bateau partira donc du quai principal, se rapprochera du Rocher percé avant de faire le tour de l’Île Bonaventure et d’y faire escale.

Les yeux sont rivés sur ce fameux rocher percé, cette arche, la porte d’entrée de la ville de Percé… les miens sont un peu plus à droite, sur l’Île Bonaventure, plus discrète, moins « tape à l’oeil » et pourtant bien plus imposante… La mer est calme et le temps est frais. Nous préférons rester à l’étage inférieur, protégés du vent et d’éventuels remous. Si nous devons prendre des photos ou observer quelque chose, ce qui arrivera certainement, il nous suffit de nous lever et de faire quelques pas en arrière. En effet l’arrière du bateau est à l’air libre et ça pourrait nous rendre bien des services. Le bateau se rapproche peu à peu du Rocher-percé, et les oiseaux se font de plus en plus présents. Les plus nombreux sont les Fous de Bassan bien sûr, mais les Pingouins torda et les Guillemots de Troïl leur font de la concurrence. Complètent le cortège Mouettes tridactyles, et autres goélands. Au sommet du rocher, un Grand cormoran sèche ses ailes. Nous contournons le Rocher-percé et de là où nous sommes nous pouvons désormais voir Percé à travers l’arche.

DSC06050Rocher percé

Quelques minutes plus tard, nous sommes déjà aux portes de l’île… et le spectacle tant annoncé en est à sa première partie, à l’échauffement, une façon de chauffer le public avant l’entrée en scène des artistes. Quelques phoques font sortir leur tête de l’eau mais replonge aussitôt. Leurs observations sont toujours fugaces. Et après avoir déposer au sol le personnel du Parc National, notre embarcation commence son tour de l’île… les populations se font de plus en plus denses et les pentes herbeuses se transforment doucement en falaises. Le bateau tourne et le paysage change… les falaises sont maintenant de plus en plus hautes, parsemées de petits points noirs et blancs… les alcidés sont en nombre… il paraît qu’une dizaine de Macareux moines se sont joints aux pingouins et autres guillemots, mais j’ai beau chercher, je ne les vois pas.

Au pied des falaises, des rochers dépassent des vagues. Il n’en faut pas plus à certains pour venir se percher. Chaque rocher est ainsi habité. Les habitants sont toujours les mêmes mais nous commençons à voir quelques fous posés. Jusqu’à présent, nous ne le voyions qu’en vol, nous survolant ou filant à tire d’ailes le plus loin possible. Mais ce qui nous frappe, c’est la couleur de ces fous. Ils sont sombres. En fait, il faut savoir que, grosso modo, plus un Fou de Bassan est clair, plus il est âgé, et donc, plus il est foncé, plus il est jeune. Un fou met environ quatre ans pour revêtir son plumage d’adulte. Nous sommes donc en présence de jeunes individus… mais alors où sont les adultes ?

DSC06095Fous de Bassan

Tout vient à point à qui sait attendre, les falaises se parent peu à peu d’une robe blanche. Les fous adultes sont là ! Le spectacle est saisissant ! Il y en a partout ! Et lorsque l’on lève les yeux au ciel, difficile de rester insensible. Au dessus de nos têtes virevoltent des centaines, peut-être des milliers d’oiseaux ! En 2008, la colonie comptait 121 000 oiseaux et je n’ai pas vraiment de mal à le croire. Ce qui est encore plus fantastique, c’est que ces falaises ne regroupent que 30% de la colonie ! Les 70 restants se partagent un plateau surplombant les falaises et accessible à pied ! Sensation de tiraillement, je veux profiter à fond de ce moment mais pense déjà au reste de la colonie.

DSC06101Fous de Bassan et Alcidés

DSC06104Fous de Bassan

DSC06109Fous de Bassan

Nous accostons. Au fond du bateau, nous sommes parmi les premiers à descendre. Nous nous engageons en direction de l’accueil du parc prêts à en découdre avec tous ses sentiers, à le parcourir en long en large et en travers. Nous avons pris le premier bateau pour avoir le temps, toute la journée devant nous. Les consignes nous sont données en échange de notre droit d’entrée… et une mauvaise nouvelle : les sentiers sont fermés. Un seul subsiste ! Dans notre « malheur », nous sommes chanceux : c’est celui qui mène à la colonie.

Trois quarts d’heure plus tard et une rando plutôt aisée, nous entendons les premiers cris. Aucun oiseau dans notre champ de vision pour le moment, les arbres dissimule encore le groupe. Un fou longe la falaise sur notre gauche, puis un deuxième… puis un groupe de trois accompagnés d’un goéland, un intrus… aucun doute nous nous rapprochons… et les arbres s’ouvrent sur une forêt d’oiseaux. Il y en a partout ! Y compris sur la cabane d’observation ! L’un d’eux marche même sur le sentier !

DSC06172Fous de Bassan

Nous ne savons par où commencer… le groupe est réellement impressionnant ! Au sol, ça bouge dans tous les sens, ça se regarde, se provoque, se chamaille… ça grouille de vie, tout simplement ! Dans le ciel, c’est un festival, des nuées d’oiseaux qui virevoltent, se laissent planer, atterrissent parfois avec fracas et peu de contrôle dans la masse de plumes. Impossible de rester insensible face à un tel spectacle. Je ne parle pas que de ce qui me concerne… je pense que quelqu’un dont l’ornithologie n’est pas vraiment la passion, ne peut rester sans réaction.

DSC06140Fous de Bassan

DSC06151Fous de Bassan

Ces oiseaux, je les connais, je les croise même régulièrement lors des sorties en mer Méditerranée… mais je n’avais jamais vu de groupe aussi nombreux, ni de fous au sol… et lorsqu’ils sont en vol et qu’ils font le tour du bateau, il est difficile, pas impossible, mais difficile de faire des gros plans, de tirer un portrait de cet oiseau que j’ai toujours trouvé d’une élégance rare. Ici, l’occasion est trop belle. Il ne m’incombe que les choix du modèle et de la posture. Je porte mon dévolu sur celui juste devant nous, celui dont le cercle oculaire bleu contraste en parfaite harmonie avec le reste de son plumage blanc et jaunâtre, avec son bec puissant gris rehaussé par des lignes délicates tracées au pinceau. Quelle beauté, quelle élégance !

DSC06146Fous de Bassan

C’est certes l’occasion de tirer des portraits mais également d’observer des comportements inédits pour moi, des comportements qu’ils n’ont que pendant cette période de l’année et qu’il m’est donc impossible à voir au dessus des eaux de la grande bleue ! La construction du nid en est un excellent exemple. Le mâle rapporte différents matériaux tels que des plumes, des algues, des herbes ou même des morceaux de filet… qu’il déposera en cercle afin de former un monticule au centre creux qui sera consolidé par de la terre et des excréments.

DSC06167Fous de Bassan

Autre comportement intéressant : l’escrime. Lors du retour au nid du mâle, celui-ci se montre agressif et mord la femelle à la nuque. Cette attaque est alors suivie de l’escrime. Face à face, ailes entrouvertes, les deux oiseaux entrechoquent leur bec en poussant leur cri caractéristique ! Un rituel de retrouvailles atypique censée calmer le mâle et renforcer les liens du couple.

DSC06160Fous de Bassan

On peut également observer des scènes de menace, au cours desquelles, les opposants tendent leur cou l’un vers l’autre en ouvrant le bec pour s’intimider. Il arrive quelques fois que les becs s’agrippent brièvement. Tout ça dans un but de prévention, d’avertir les éventuels d’intrus de se garder à distance.

DSC06181Fous de Bassan

Outre ces trois exemples, on peut également admirer le bichonnage, l’accouplement, la couvaison, le nourrissage, le braquage (qui consiste à pointer le ciel de son bec en soulevant ses pattes alternativement pour remplir les sacs aériens avant de prendre son envol), la révérence, le combat, le repos… un véritable documentaire animalier en réel !

Crédit vidéo : Nathalie Wey

Nous regagnons le port, puis le bateau, la mer, et enfin le plancher des vaches… pas assez fatigués, nous nous lançons dans la découverte des sentiers derrière la ville. Certains sont remarquables, notamment celui de la forêt enchantée, un nom qui nous a fait sourire mais qui, une fois atteinte, porte bien son nom… et puis, retour à l’hôtel… demain est un autre jour et, nous l’espérons, nous réservera encore bien des surprises… demain nous quitterons Percé… demain nous explorerons encore davantage cette belle province !

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