Le bal des baleines

4 juin 2018 : Il est tôt… très tôt. Le soleil a eu raison de notre sommeil. Pas de tente à plier aujourd’hui, le départ n’en sera que plus rapide. Nous n’allons pas bien loin, nous rejoignons le P.N. de Forillon dont l’entrée se situe à 3km de notre auberge. Sur place, comme hier, nous chercherons les grands mammifères avant de nous lancer à l’assaut des très grands mammifères !

Voiture au ralenti, mais rien ne bouge. Emerveillés par ce que nous voyons ici depuis deux jours, nous ne voulons pas que ça s’arrête. Nos sens sont en éveil, prêts à repérer le moindre petit écart, le moindre petit élément qui jurerait avec le contexte habituel. Il ne suffit pas de grand chose, une ombre, une petite silhouette, une forme qui se détache du paysage ou d’une branche. Les mammifères sont recherchés mais les oiseaux sont également les bienvenues. Malheureusement, mis à part un nouveau porc-épic (et c’est déjà pas mal) nous ne verrons rien. Nous avons atteint le bout de la route et faisons demi-tour. D’un commun accord, nous décidons de revenir sur nos pas et de prendre un petit déjeuner bien mérité face à la mer.

Nous arrêtons la voiture sur un petit parking, la vue est dégagée sur la baie et nous voyons déjà nos premiers phoques. Nous ne sommes pas revenus par hasard, c’est ici qu’avant-hier, nous les avions vu et il s’avère que c’est un lieu particulièrement propice à leur observation. Une tête sort de l’eau. Nous nous approchons de la plage de galets, et commence le spectacle. Curieux, il nous observe, puis plonge et ressort un peu plus près. Il réitère l’opération, mais garde une distance de sécurité. Il ne faudrait pas s’approcher trop près des deux intrus et de leur appareil photo. Rapidement les têtes se multiplient. Deux, trois, quatre phoques… c’est plus que ce qu’il nous en faut. Nous décidons de marcher un peu sur la plage et de gagner des rochers un peu plus loin. Les phoques nous suivent en faisant leur intéressant.

DSC05788Phoque commun

Sur notre droite, au bout de la plage, des falaises. Au pied de ces falaises trônent quelques rochers. Quelques minutes plus tard, nous sommes assis sur l’un d’eux, les yeux rivés sur l’océan au loin, les narines chatouillés par les embruns, le soleil nous réchauffant la peau. Un sentiment de bien-être et de plénitude absolue s’installe peu à peu.

Devant nous, quelques rochers solitaires semblent sortir de l’eau à l’instar d’îlots déserts, refuges inespérés pour naufragés. Les naufragés sont ici des Arlequins plongeurs, canards bariolés habituellement locataires de rivières au cours d’eau tumultueux et agité. Trois canards figés tels des statues de plumes regardant tous dans la même direction, en connivence, les yeux fixés vers un but commun. Le temps passe, les anatidés ne bougent toujours pas mais sont rejoins par deux individus supplémentaires, un mâle et une femelle, qui se fondent à la masse, s’installent à leur tour sur le rocher, dans le même sens… comme si la place leur était réservée depuis le début.

DSC05970Arlequin plongeur

La curiosité est grande. Je saute de rocher en rocher, et me penche en avant en espérant voir ce qu’il se passe de l’autre coté de la falaise. Je ne vois qu’eau… et quelques autres rochers. Comme souvent dans ce genre de milieu, il y a de tout petits habitants, et les oiseaux n’échappent pas à cette règle. Les petits sont ici des limicoles. Point de gravelots ou de bécasseaux, il s’agit de Chevaliers grivelés penchant américain de notre Chevalier guignette, avec notamment la fameuse virgule blanche sur l’épaule qui les différencie des autres espèces. Le Chevalier grivelé a de particulier son système de reproduction inhabituel, en effet la femelle est souvent polyandre. Elle parade pour séduire les mâles. Les oeufs pondus, le mâle a la responsabilité de la couvaison puis élève seul les jeunes… de son coté la femelle part s’accoupler avec d’autres mâles !

Au sommet de ces mêmes rochers, un groupe de Cormorans à aigrettes se prélassent au soleil. Ailes déployées afin de sécher leurs ailes, cette attitude optimise la thermorégulation et facilite la digestion. Un groupe de macreuses frôle la surface de l’eau, passant non loin des rochers, et la petite troupe de cormorans s’envole comme un seul oiseau.

DSC05976Cormoran à aigrettes

L’aiguille tourne et l’heure avance, il est temps de se rapprocher du port. Nous serons en avance, comme toujours, on ne sait jamais ce qu’il peut arriver sur la route, tant positivement que le contraire, et ça serait quand même bien dommage de rater le bateau. Nous prenons la route, la distance est relativement courte, d’ailleurs d’où nous sommes, nous voyons déjà les bateaux.

C’est le positif qui nous arrête. Tant mieux. Pas de gros mammifères pour le moment. Pourtant loin et dissimulé dans l’herbe, je parviens tout de même à repérer l’objet de notre stop. Une discrète boule de poils nommée Marmotte commune qui nous servira de dernier échauffement photographique avant, nous l’espérons, des mammifères bien plus imposants !

DSC06232Marmotte commune

Le départ est donné, notre embarcation vogue dans la baie. La mer est calme, et l’air frais. Nous sommes couverts comme pour une expédition polaire. Gants, cache-cou, bonnet… le tout rehaussé d’un bon gros ciré jaune ! On a l’air fin, mais nous sommes tous dans le même bateau. C’est le début de la saison, les baleines ne sont pas encore légion dans le coin, néanmoins nous avons toutes les chances d’en voir puisque nous avons nous même bénéficié d’un spectacle de souffle au soleil couchant avant-hier soir.

Nous sommes répartis en 4 rangs, se faisant face deux à deux, dans la longueur du bateau. Ma soeur et moi sommes assis dos à la mer sur la gauche du bateau. Le guide commence son speech. Sécurité, déroulement de la sortie, historique de l’observation des cétacés dans la Baie de Gaspé, biologie… tels sont les différents thèmes abordés. Le capitaine fera en sorte que tout le monde puisse profiter de cette sortie au maximum, si les premières baleines font leur apparition à tribord, il s’arrangera pour mettre le bateau dans l’autre sens pour les suivantes. Dans tous les cas, ceux du premier rang (dos à la mer) ne doivent pas se lever pour que ceux de derrière puisse également bénéficier du spectacle.

La première baleine fait son apparition. On se croirait dans une sortie scolaire, tout le monde y va de son petit « wouah ! » et retombe en enfance, moi le premier ! A bonne distance, nous n’essayons pas de prendre de photos pour l’instant, on enregistre tout ce qu’il se passe autour, l’ambiance, l’atmosphère. On s’imprègne, comme si on voulait faire partie du moment, ne faire plus qu’un avec lui et garder tous les détails en mémoire. Deuxième cétacé, la distance est déjà moindre. Il sort à tribord, Nathalie et moi sommes à l’opposé, trois rangs de personnes et quelques dizaines de mètres nous séparent de l’incroyable animal. Appareil devant les yeux, je m’apprête à déclencher, j’attends juste le bon moment. La Baleine à bosse commence un plongeon qui, je le suppose, finira par l’exhibition de sa queue. Ce qui devait arriver arriva, le géant s’engouffre dans les profondeurs et sa queue se déploie doucement en dehors de l’eau. Je déclenche !… je me retrouve avec une photo magnifique… de capuche violette ! Je ne remercierai jamais assez cette charmante dame qui a trouvé bon de se lever à ce moment là ! Certaines personnes ont du mal avec les consignes… nous savons à quoi nous en tenir pour la suite… moi qui suis calme, elle a réussi à m’énerver… plus de pitié ! Ma soeur et moi d’abord, les autres viendront ensuite ! Nous changeons de place, nous sommes à l’avant du bateau. Que l’observation se fasse à droite ou à gauche nous serons aux premières loges !

La baleine suivante sort à babord ! Juste derrière nous ! Nous sommes idéalement placés, je ne fais pas ce que l’on vient de me faire. Je reste sage, à ma place, confortablement installé, je n’attends qu’une chose : que la baleine plonge ! Si la première tentative était un échec, la deuxième est un succès !

DSC05985Baleine à bosse

J’ai ma photo, j’en ai pris plein les yeux, je n’ai plus de rancoeur. Nous nous dirigeons vers la sortie de la baie, nous faisant survoler par d’étranges oiseaux. Des alcidés ! J’adore ces oiseaux ! Il s’agit de la famille du macareux, mais aujourd’hui ça sera Pingouin torda et Guillemot marmette comme on dit ici, Guillemot de Troïl comme on dit chez nous. Quelques Fous de Bassan complètent le cortège. A mesure que nous nous approchons des falaises, la population de Mouettes tridactyles prend de l’ampleur. Au pied de la paroi rocheuse, Cormorans à aigrettes et Eiders à duvet se disputent les quelques rochers qui dépassent de la surface de l’eau. Spectacle qui rappelle quelques souvenirs, même s’il faut bien l’avouer, il n’a rien à voir avec ceux proposés par les falaises de Látrabjarg (Islande) ou d’Alkefjellet (Svalbard). Et soudain, un oiseau attire mon attention : un Faucon pèlerin sème le trouble au milieu des oiseaux marins, fait un tour et se pose sur la falaise.

Le tour dans ce coin sera de courte durée, nous entrons en haute mer à la recherche de cétacés. L’ambiance est étrange sur le bateau, peut-être une histoire de culture, mais nous échangeons avec ma soeur quelques regards et quelques remarques confirmant cette drôle d’impression. Nous avons le sentiment d’être les seuls excités par les rencontres avec ces géants des mers. A vrai dire, nous sommes les seuls à chercher un souffle, une bosse ou une queue… et à nous écrier « Là-bas ! » lorsque la cible est repérée. Peut-être sont-ils tous malades ? Peut-être ont-ils tous le mal de mer ? En tout cas, nous profitons au maximum de cette sortie et trouvons plus de baleines que la guide elle-même !

Le bateau engage un demi-tour, il est l’heure de rentrer au port et comme par magie, surgit des profondeurs l’animal tant convoité, une dernière baleine à bosse. En réalité, nous n’avons vu qu’un seul individu depuis le début de la sortie, mais nous l’avons vu plusieurs fois. En effet, il est possible de reconnaître les membres d’une même espèce au dessin qu’ils arborent sur leur queue. Chaque animal a un dessin différent, une sorte de carte d’identité. Je trouve fascinant qu’on puisse suivre un individu et le reconnaître année après année. Ainsi, l’animal d’aujourd’hui n’est autre que Irisept, une femelle observée pour la première fois en 1997 et qui revient tous les ans. En 2017, pour la première fois en vingt ans, elle a été vu avec un baleineau !

DSC05990Baleine à bosse

Nous reprenons la route. Nous quittons le P.N. de Forillon, chaque bonne chose a une fin, et ici le dénouement était superbe ! En fait, tout le séjour était superbe ! En roulant vers la sortie du parc, nous nous rappelons tous les moments vécus, toutes les rencontres et observations ! Nous sommes arrivés ici avant-hier dans l’après-midi, cela fait moins de 48h, mais le périple a été si riche et si intense que nous avons l’impression d’y être restés quinze jours ! Des images plein la tête, nous n’en revenons pas de cette dernière sortie ! Les baleines ! C’était magique !

Parfois, notre cerveau réagit avant que nous ayons pris conscience de ce qu’il se passe. C’est assez bizarre. J’ai pilé avant même de savoir pourquoi je l’avais fait, et lorsque ma soeur me pose la question, je lui réponds en lui montrant du doigt l’ours qui est à coté de sa portière. Un Ours noir, un jeune, le même qu’hier ! En fait cela fait trois fois que nous le croisons et toujours dans le même secteur. Comme pour les baleines, nous ne voyons qu’un individu mais plusieurs fois. L’histoire se répète. Et cette fois-ci, il n’y a rien pour nous gâcher la vue et nous empêcher de prendre des photos. Pas d’herbes folles, pas de branches, le plantigrade est idéalement placé. Nous ne boudons pas notre plaisir. Quelle chance !

DSC06010Ours noir

DSC05994Ours noir

Il reste un long moment à manger sans prêter la moindre attention à la voiture… mais la file qui commence à se former derrière nous a raison de sa patience. Il finit par s’éclipser dans les buissons. Certaines voitures repartent déjà et nous doublent. A ce moment-là dans ma tête fourmillent des pensées bien éloignées du Québec ! En voyant cette petite file de voiture, peut-être cinq ou six véhicules, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ces images de safari, sur lesquelles on peut voir des dizaines de voitures se retrouvant en un même point ou encerclant un lion. Ce que nous venons de vivre me dérangeait déjà, alors je n’ose même pas m’imaginer au Kenya… peut-être n’est-ce qu’une appréhension infondée, peut-être que ces pratiques ne sont que pur hasard, mais il est hors de question de participer à un safari dans ces conditions… et pourtant ce n’est pas l’envie qui me manque de vadrouiller dans les savanes africaines ! En fait, après réflexions, il faudrait que je trouve un pays où la nature est encore préservée et le tourisme peu développé… pas facile !

En lieu et place de savanes, ce sont des forêts et des falaises qui se découvrent devant nous. Nous arrivons à Percé, petite ville réputée pour son Parc National : le P.N. de l’Île-Bonaventure-et-du-Rocher-Percé. Un incontournable du voyage. Pour l’heure, à défaut de se perdre dans le parc, nous inspectons les environs. Cette ville dégage une atmosphère curieuse, l’impression d’être figée dans le temps, d’être restée bloquée… comme en témoignent l’horloge du bureau de poste qui ne donne plus l’heure, les décorations de Noël accrochées dans la rue ou le calendrier de 2014 posé sur le bureau de notre chambre d’hôtel… plus perturbant encore : lorsque 17h sonne, la ville devient déserte. Les boutiques de souvenirs qui composent la grande majorité des édifices, banque, poste ou encore office du tourisme ferment leurs portes, et quelques minutes plus tard, la ville présente des faux airs d’abandon ! Tout est fermé, il n’y a plus personne dans les rues, mêmes les voitures se font rares ! Curieux. Cette ville se présente comme une station balnéaire mais n’en présente que très peu d’attrait et pour couronner le tout, la propreté n’est pas son propre ! C’est la première fois depuis que nous avons posé le pied au Canada, que nous nous faisons des réflexions sur la pollution.

Nous quittons ce monde sauvage pour retrouver notre élément naturel. Une petite randonnée en forêt nous fait prendre de la hauteur et nous offre un point de vue remarquable sur le Rocher percé.

DSC06038Le Rocher percé

Nous espérons que ces premières impressions sur la ville ne reflètent pas la qualité du parc national, d’autant plus que c’est un des moments que j’attends le plus. Pour être honnête, dès que le Québec a fait son apparition dans la short-list des potentielles destinations, ce parc s’est greffé à la discussion. Je voulais absolument y aller et il était, pour moi, impensable de venir en Gaspésie sans le visiter ! Maintenant, j’espère juste ne pas être déçu !

 

 

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12 réflexions sur “Le bal des baleines

  1. J’ai envie de faire des bisous aux phoques, à la marmotte et à l’ours <333 Je suis allée au parc Kruger en Afrique du Sud et j'ai trouvé que c'était un safari réellement respectueux des animaux, ce n'est pas des files de voitures qui se suivent, loin de là, on doit absolument respecter le silence et les rangers sont amoureux des animaux, mais c'était il y a longtemps, ça a pu changer… J'en garde un souvenir merveilleux, même si on s'est fait charger par un éléphant et qu'un singe a volé mon lunch et ma serviette de bain et que j'ai failli écraser une mygale somptueuse…

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