La grandeur n’est pas une question de taille

1er juin 2018 : Première nuit sous tente du voyage, première nuit également dans un Parc National… mais aussi première nuit sous la pluie. Cela ne nous a pas vraiment dérangé, la nuit fut bonne et le réveil agréable, marqué par la visite de biches de Virginie et de lapins entre les tentes. Question météo, nous avons pour l’instant été épargné par les éléments. Les derniers échos d’avant départ faisaient état d’un hiver long et d’un printemps particulièrement rude. Quelle ne fut pas notre surprise lorsque nous vîmes hier le mercure grimper jusqu’à 28°C. Les seules gouttes que nous ayons eu sont donc tombées durant la nuit. Pourvu que ça dure.

Nous souhaitons gagner la Gaspésie, mais la route est longue. Par bonheur nous avons tout notre temps et décidons de marquer une escale dans un petit Parc National. Le Parc National du Bic dépasse à peine les 30 km2 mais sa beauté surpasse bon nombre de parc plus grand. Nous y sommes arrivés hier, non sans étapes qui nous ont permis d’allonger notre liste d’oiseaux canadiens. L’occasion également de faire quelques coches, comprenez nouvelles espèces observées à vie : Canard américain, Roitelet à couronne rubis, Paruline masquée… Lors d’une de nos sorties nous avons même été surpris par une biche. Caché derrière un arbre, l’animal était très discret et sans l’aide de ma soeur, je serai peut-être passé à coté sans la voir. La nature est partout, et quel bonheur de pouvoir croiser un tel mammifère en totale liberté !

DSC05569Paruline masquée

A ce moment là, nous ne savions pas ce que le Bic allait nous réserver… nous y allons de nos petites blagues « certainement un briquet sauvage solitaire ou un troupeau de stylos… », il n’en fut rien et nous nous sommes rapidement rendu compte du potentiel de ce spot. La lumière de la fin de journée descend doucement et les acteurs font leur entrée. La biche observée un peu plus tôt et rapidement éclipsée… il est si facile d’en voir ici ! Les lapins ne sont pas en reste. Mine de rien, notre liste de mammifères se remplit doucement. Il nous manque le renard ! Parait-il qu’il y en a plein dans le parc ! En revanche, et ce malgré les noms Cap-à-l’Orignal, Récif de l’Orignal ou encore Anse à l’Orignal, le parc ne compte aucun orignal ! L’orignal étant le nom québécois donné à l’élan. Autre mammifère présent : le Phoque commun. Le pinnipède est même l’emblème du parc, et en période estivale, ses effectifs dépassent les 400 individus !

La nuit faisant son apparition, je soumets l’idée de faire un tour dans le parc en voiture. Si nous croisons des animaux, la lumière des phares sera reflétée dans leurs yeux. Nous espérons ainsi observer brièvement un renard. Des biches, des lapins,… toujours le même cortège… et puis soudain, sur le retour, un animal est sur le bord de la route ! Nous avançons doucement, l’animal est de taille moyenne et semble se mouvoir comme un carnivore… nous éliminons d’office lapin et biche… mais il ne semble pas être un renard pour autant… un raton laveur !

DSC05646Cerf de Virginie

Et ce matin ! Le temps est toujours couvert, les nuages sont gros et le ciel gris ! L’humidité atteint des records, nous ne sommes pas à l’abri d’une averse mais il en faut plus pour nous décourager et nous voilà partis pour une bonne grosse rando matinale ! Nous avons décidé de faire le grand tour, celui qui ne passe par les sentiers que sur la fin, le reste du parcours étant le tour de la presqu’île à marée descendante ! L’idée nous plait !

Il est encore tôt, nous devrions pouvoir assister au réveil progressif de la nature et de ses habitants. Le chemin nous porte jusqu’à une baie, de là nous pourrons suivre la plage. Impossible de se perdre, il suffit de suivre la cote. Un panneau nous indique une colonie d’Eiders à duvet. Il n’en faut pas plus pour attiser notre curiosité. L’Eider à duvet est un canard que j’aime bien, il est pour moi le symbole d’un voyage dans le Nord ! Chaque observation ravive en moi des souvenirs d’autres périples (Islande, Svalbard,…). Le mâle revêt un beau plumage contrasté noir et blanc avec des reflets roses sur la poitrine et verts sur la nuque et les joues. La femelle est brune et rayée, son plumage mimétique lui permet de rester en toute discrétion dissimulée dans la végétation lorsqu’elle couve. Son nid justement, est composé du duvet de la femelle, c’est-à-dire de ses petites plumes douces et isolantes. Lorsque les petits ont quitté le nid, les peuples de ces régions du Grand Nord récupéraient ces plumes pour confectionner des vêtements particulièrement chauds, et notamment des duvets !

DSC05659

Eider à duvetEider à duvet

De plage en plage, de baie en crique, nous enjambons quelques rochers, le décor se livre doucement à nous. Nous sommes seuls au monde, aucune présence humaine aux alentours et je pense pas que nous en verrons beaucoup… surtout en étant en dehors des sentiers ! En revanche les oiseaux sont déjà présents ! Mis à part les eiders, d’autres canards nagent un peu plus au large et forment de grands radeaux ! Ce sont des Macreuses à bec jaune.  Si leur plumage noir n’a rien d’exceptionnel et que le seul point coloré de leur apparence est le bec jaune, c’est le nombre qui est impressionnant. Elles sont des dizaines, peut-être des centaines, à se laisser divaguer, guidées par les mouvements des vagues comme une flotte de bouchons de liège.

Au sol, les oiseaux sont toujours les mêmes. Nous avons déjà nos habitués ! Les superbes Parulines flamboyantes et à croupion jaune sont, pour ainsi dire, observées tous les jours. Les Juncos ardoisés ont fait leur apparition hier mais sont déjà un classique. Les Merles d’Amérique sont omniprésents, qu’importe le milieu, on a l’impression que la première observation sera celle de cet oiseau… et si ce n’est pas la première, il y a fort à parier que ça sera le deuxième. Ce qui est sûr, c’est qu’il sera dans le trio de tête.

Je m’avance sur la plage et devant moi commencent à s’agiter des galets. Ce sont des limicoles. Et comme beaucoup de limicoles, gravelots et bécasseaux en tête, leur présence n’est révélée que par leurs mouvements. Il s’agit de Gravelots semipalmés et ils ressemblent beaucoup aux Grands gravelots que nous trouvons en Europe. La présence de Gravelot semipalmé en Europe de l’Ouest est accidentelle, il y a donc très peu de chance de les confondre. Néanmoins, il existe un nombre assez important de critères de différenciation bien que pas toujours évidents à appliquer sur le terrain. La plupart se réfèrent à des différences mineures sur des oiseaux minuscules comme la base du bec plus épaisse chez le semipalmé, ou la membrane interdigitale complètement absente chez le Grand gravelot. Le critère le plus fiable et le plus simple reste la présence d’un sourcil blanc net et marqué chez le Grand gravelot, absent ou diffus chez le semipalmé. Les autres critères font état de divergence dans les plumages, mais sans l’autre espèce à proximité pour comparer la tâche se révèle ardue : collier noir plus fin ou encore zone auriculaire plus brune chez le semipalmé que chez le grand…

Gravelot semipalméGravelot semipalmé

La rando continue sans encombre, les obstacles sont franchis sans difficulté. Tantôt nous devons « escalader », tantôt nous longeons les falaises à leur base, nous faisant ainsi surplomber par un mur vertical de plusieurs dizaines de mètres ! C’est réellement impressionnant ! On s’aperçoit rapidement que la réputation de petit parc magnifique du Bic n’est pas usurpée ! Quelle beauté ! Et quelle diversité dans les paysages. Si ce ne sont pas des falaises, ce sont des forêts ! Si ce sont pas des forêts ce sont des plages ! Et si ce sont des plages, reste à définir lesquelles ! Sable ou galets ! Véritablement, la différence est une chance !

Si ces changements de morphologie du paysage peuvent poser des soucis à quelques randonneurs, en revanche, il n’en va pas de même pour tout le monde. Les Grands corbeaux sont à leur aise ! Préférant les zones côtières et rocheuses, ils sont ici en adéquation parfaite avec leurs besoins. Les Grands corbeaux font approximativement la taille d’une buse, mais il ne faut pas s’y méprendre, si gros soient-ils, ils demeurent des passereaux ! Des passereaux tout comme les mésanges, les merles, les hirondelles ou les parulines ! En fait, il s’agit de l’espèce la plus grande et la plus lourde de cet ordre, pouvant atteindre un maximum de 2kg. En comparaison, le plus petit, le Microtyran à queue courte, qui vit en Amérique du Sud, ne mesure en moyenne que 6,5 cm !

Grand corbeau 2Grand corbeau

Oublions les falaises. Le secteur par la côte est à présent terminé, le sentier nous fait désormais prendre de la hauteur. Nous nous enfonçons doucement dans la forêt. Et voilà qu’au beau milieu des épineux surgit l’oiseau ! La paruline du jour ! Comme une tradition depuis le début du voyage, chaque journée à sa (ou ses) nouvelle(s) paruline(s). 1er jour : Paruline du Canada et à croupion jaune ! 2ème jour : Paruline à flancs marrons et à calotte noire ! Hier : Paruline masquée ! Et aujourd’hui : Paruline à tête cendrée ! Et dire qu’il nous reste une semaine de périple, je n’ose même pas espérer que cette tradition s’éternise ! Si on ajoute la Paruline jaune et la Paruline flamboyante que j’avais déjà vu, nous en sommes déjà à huit espèces !

DSC05890Paruline à tête cendrée

Je l’avoue, je commence à fatiguer ! Nous marchons beaucoup depuis notre arrivée au Québec (18km de moyenne sur les trois premiers jours) et aujourd’hui ne déroge pas à la règle ! Midi vient de sonner et nous avons déjà franchi le cap des 15 bornes !

La boucle est terminée ! Nous avons récupéré le chemin du début, celui qui nous a guidé jusqu’à la première plage. C’est d’ailleurs ici que nous allons nous caler pour manger. Une table de pique-nique nous semble être réservée ! Idéalement placée, avec vue sur la baie et ses canards au loin. Nous entendons toujours les oiseaux et notamment le Bruant à gorge blanche dont le chant reconnaissable entre mille nous poursuit, une sorte de phrase descendante sur laquelle chacun peut placer les mots qu’il veut. Pour nous ça sera « J’suis ici, j’suis ici, j’suis ici, j’suis ici ! »… mais pour les québécois, cela ressemble plus à un « Où es-tu Frédéric, Frédéric, Frédéric ? »… certainement une histoire d’accent !

Mon regard se perd à l’horizon, sur la baie… mais est rapidement attiré par une agitation inhabituelle. Des canards s’enfuient ! Des goélands volent en tout sens ! Je sors mes jumelles et je n’en crois pas mes yeux ! Un Pygargue à tête blanche, aigle pêcheur et emblème des Etats-Unis sème la zizanie ! Imposante et majestueuse, l’espèce, hormis en Alaska, n’a pas pour autant été épargnée par les conséquences des activités humaines (destruction d’habitat, chasse illégale, électrocution sur les lignes à haute tension, empoisonnement, collision…), la principale étant l’utilisation du pesticide DDT. Le pesticide en lui même n’était pas mortel pour le Pygargue adulte mais ses conséquences  ont réduit considérablement leur population (dérèglement métabolique, stérilité ou incapacité à produire des oeufs viables). A tel point que dans les années 50, ne subsistaient que 412 couples aux Etats-Unis (toujours hors Alaska). L’interdiction du pesticide et un programme de sauvegarde ont permis à la population de se rétablir et de se stabiliser : on l’estimait en 1992 entre 110 000 et 150 000 individus.

Néanmoins, l’espèce reste vulnérable au Québec où on ne compterait que 500 spécimens sur un territoire de plus de 1,5 millions de km2, dont une centaine sur l’Île d’Anticosti. 

Quel bonheur de le voir !

DSC05706Pygargue à tête blanche

Après-midi de repos et de ravitaillement. Nous décidons finalement de tenter l’expérience phoque ! Nous en avons vu deux ou trois lors de la rando, mais il ne s’agissait que de tête sortant de l’eau et replongeant aussitôt. A cette heure-ci, la marée est basse, et selon nos informations, nous pourrions en voir se prélassant sur des rochers. L’occasion est trop belle !

Malheureusement, pas de phoques à l’horizon… et alors que je balaie les rochers de mes jumelles. Nathalie, calmement, me dit : « Tiens, c’est pas l’aigle que tu voulais voir ? »… « Hein ? Quoi ? Où ça ? »… j’exagère à peine. Effectivement, un Pygargue à tête blanche, peut-être le même que plus tôt dans la journée, survole la baie. Mais après plusieurs minutes d’observation, nous nous apercevons qu’ils sont deux ! Ils se posent, sur l’île en face, bien trop loin pour nous et bien assez pour eux, et n’en décolleront pas avant notre départ. Superbe rapace !

De retour au campement, le ciel se fait de plus en plus menaçant. Je propose de nous réfugier dans la ferme. Nous aurons ainsi prise électrique et four micro-onde à disposition. A peine avons nous franchi le seuil de la porte que la pluie s’abat. Quelle bonne idée !

Deux heures plus tard, le calme est revenu. Batteries chargées, repas englouti, listes mises à jour, nous sortons de notre abri. Pour je ne sais quelle raison nous décidons de retourner à la baie des phoques et des pygargues… bien sûr, nous ne voyons rien… mais le spectacle est saisissant ! Le soleil se couche, les nuages sont toujours présents,  et l’humidité s’évacue en une brume fantomatique. Mélangez tout ça, et vous obtiendrez un des plus beaux couchers de soleil qu’il vous aura été donné de voir dans votre vie !

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Deuxième nuit sous tente… demain nous plierons bagage ! Nous quitterons le Parc National du Bic pour celui de la Gaspésie… enfin normalement ! C’est les vacances, on est encore libre de changer nos projets !

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9 réflexions sur “La grandeur n’est pas une question de taille

  1. Le Montréalais que je suis est heureux de lire ce compte rendu de cette visite du Parc du Bic. Un Parc dont je suis profondément amoureux. L’un de nos plus beaux au Québec. Je ne peux m’empêcher d’y faire une incursion à chacun de mes passages dans le bas St-Laurent.

    Aimé par 2 personnes

  2. oh quel beau voyage et quel beau parc!!! tes photos et tes connaissances me scotchent toujours autant! je sais combien il est difficile d’identifier les oiseaux (pour les fleurs c’est tellement plus simple!)
    c’est vraiment un immense plaisir de suivre tes aventures, jérôme!

    et voilà ma petite contribution au peaufinage du texte (je sais bien que tu relis, mais je t’assure que si je n’avais pas des amis pour veiller sur les trois phrases que j’écris, il y aurait souvent des coquilles chez moi aussi donc je comprends 😉 )
    Lors d’une de nos sorties nous avons même était surpris par une biche.
    et nous voilà partie pour une bonne grosse rando matinale !
    à se laisser divaguer guider par les mouvements des vagues comme une flotte de bouchons de liège.
    Les superbes Parulines flamboyante
    mais il ne faut pas si méprendre
    Si on ajoute la Pauline jaune et la Paruline flamboyante
    A peine avant nous franchi le seuil de la porte que la pluie s’abat
    listes mis à jour
    nous sortons de notre abris

    Aimé par 1 personne

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