Du rêve à la réalité

18 décembre 2017 : Il y a des jours comme ça… des jours où on n’a pas envie d’aller trop loin. En fait, je ne sais pas vraiment de quoi j’ai envie… la tête un peu en Guyane, pas tout à fait encore rentrée. Je suis dans cette phase d’après voyage où on a du mal à se projeter, à s’émerveiller. J’ai tellement accumulé d’images, de souvenirs en si peu de temps que tout me semble un peu terne. Pour couronner le tout, je suis toujours en délicatesse avec mes pieds, je ne souhaite pas forcer, pas faire de grosses randonnées. Un jour, je repourrai marcher, courir, sauter comme à mes plus belles années. Je ne désespère pas.

Je jette finalement mon dévolu sur ce site que j’ai déjà arpenté en long, en large et en travers, à deux ou trois kilomètres de chez moi… une broutille. C’est là-bas que j’ai longtemps cherché le Grand-duc d’Europe, ce puissant rapace nocturne. J’ai eu beau le chercher des heures, je ne l’y ai jamais vu… juste trouvé des pelotes de réjection, preuve qu’il arrive à l’oiseau de fréquenter ce lieu. Ca fait un petit moment que je n’y suis pas retourné, et je veux voir l’évolution du site, voir comment les saisons et la météo ont modelé le décor.

C’est toujours aussi beau. En fond, le ciel bleu domine. Le tableau serait parfait si ne soufflait pas ce petit vent vrai qui glace les os et me rappelle que le mois de décembre dans l’Hérault, même si je ne suis pas à plaindre, n’a rien avoir avec celui sévissant en Guyane. Du coté des oiseaux, c’est calme… vivement le printemps. Pour l’heure, il n’y a qu’une ou deux fauvettes qui jouent à cache-cache dans les massifs de chênes kermès. Parfois, un Geai des chênes pousse un cri, histoire de prouver qu’il est bien là, lui aussi. Mise à part ça, rien… ou presque. Je divague dans ma tête, hanté par le spectre du hibou. Je repense également au suivi que je devais effectuer et qui finalement a été décalé pour cause de météo un peu capricieuse… la nouvelle date a été fixée mais je ne pourrai m’y greffer. Tant pis, ça sera pour une autre fois.

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Je continue mon avancée, je marche le long des falaises. Je me prends à rêver de monticole. Je sais que le Monticole bleu fréquente ces parois rocheuses, mais lui aussi demeure invisible… les oiseaux auraient-ils tous disparus ? Triste constat de s’apercevoir année après année, qu’ils sont toujours moins nombreux que l’année précédente. Les Rougegorges familiers sont bien là, et quasiment chaque oiseau que j’observe désormais, alors que le sentier glisse dans la « forêt », en est un. Un Merle noir traverse le sentier, je ne suis pas si seul. Le chemin débouche finalement sur une clairière, pas question de m’y aventurer tout de même. Je connais le site et sais pertinemment qu’il ne faut pas se fier aux apparences, ici, tout n’est que marécage !

Un rocher trône sur ma gauche. Je m’assoie dessus et contemple le paysage encerclé par les falaises qui s’étend devant moi. Je m’évade dans ma tête. Mon corps est ici, mais ne me parlez pas, je suis ailleurs… complètement ailleurs… je suis loin… très loin déjà… par delà les falaises, par delà les forêts… je suis dans un monde imaginaire où tout peut arriver, où la fiction et la réalité ne sont séparés que par un mince rideau flou. En tendant le bras, je pourrai m’introduire dans ce monde parallèle ; la frontière est mince.

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Sur ma droite, un promontoire rocheux. Un morceau de falaise domine le reste de la paroi. Un perchoir idéal pour un gros rapace ! Alors, toujours perdu en moi, je parle à celui qui est présent, je me dédouble… « Imagine, tu es là ! Et là ! Paf ! Un grand-duc vient se poser là ! Ca serait parfait ! Tu serais idéalement placé pour les photos ! ». C’est vrai, je serai bien placé… mais l’oiseau ne se montre pas.

Un chemin serpente sur la droite de la zone marécageuse. Je me lève de mon siège rocailleux, et décide d’emprunter ce fameux sentier. Après quelques mètres, machinalement, je me retourne. En face de moi, semblant éventrer la canopée, une colonne rocheuse exhibe ses parois abruptes et escarpées. En moi résonne une nouvelle réflexion. « Non, là ! Là, ça serait parfait ! Encore mieux que le promontoire ! ».

Je reprends ma marche en avant, évitant quelques branches et enjambant quelques racines. Et puis à quelques mètres devant moi, une dizaine, une vingtaine, guère plus, de l’autre coté du marécage, décolle d’un arbre un oiseau… un gros oiseau ! Il survole la zone humide, nos regards se croisent. Je discerne parfaitement le temps d’une fraction de seconde, ses grands yeux jaunes orangés. Dans le même temps, je reste figé ! Je ne comprends pas tout à fait ce qu’il vient de se passer… Suis-je encore dans mes rêves ? Je suis le rapace des yeux… et chose impensable, il se pose sur la colonne que je venait de repérer et pour laquelle j’imaginais un scénario improbable… La réalité a rejoint la fiction. Les deux mondes se sont superposés le temps de quelques secondes et de quelques photos. Le Grand-duc d’Europe me regarde et s’envole.

DSC03765Grand duc d’Europe

Il s’envole mais pour une dizaine de mètres seulement et vient se percher sur la falaise. Je suis dans tous mes états… je suis dans un rêve… je n’en crois pas mes yeux… je retourne en arrière, je cherche le meilleur endroit pour le voir sans le déranger. J’essaie de m’approcher doucement, histoire de ne pas le perturber plus que ce que je l’ai malencontreusement déjà fait, car je me doute que s’il a décollé de son premier perchoir, c’est bien qu’il a été dérangé. Dans la forêt, j’ai un point de vue privilégié, mais je suis encore bien visible et le rapace nocturne ne me lâche pas des yeux. Des yeux impressionnants, un regard presque pétrifiant accentué par des sourcils froncés lui donnant un air sévère.

DSC03793Grand duc d’Europe

Je prends quelques photos et m’éloigne. Je sais l’oiseau sensible aux dérangements et ne voudrais pas être celui qui cause sa fuite… Alors, je m’en vais. Je traverse la forêt et prends la direction opposée à la falaise. Au bout de quelques centaines de mètres, j’aperçois une percée dans la végétation. Le sol est composé de roches calcaires. J’estime que je suis assez loin désormais, et m’assoie. La falaise au hibou surplombe la forêt. Je suis loin mais je me doute que l’oiseau m’observe toujours. Son regard perçant ne doit pas rater beaucoup d’intrus… aujourd’hui, je suis cet intrus… Je m’installe à même la roche, légèrement dissimulé derrière quelques branches. Dans mes jumelles, je constate que l’oiseau n’a pas bougé. J’immortalise, une dernière fois, le spot avec différents grossissements, comme pour me rapprocher encore et encore. J’ai tellement rêver de ce moment que j’ai du mal à quitter le site. Ce que je pensais se vérifie… malgré la distance, le gros nocturne, qui ne l’est pas tant que ça aujourd’hui, me fixe toujours.

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DSC03789Grand duc d’Europe

La journée avance, le jour recule, la nuit arrive… je jette un dernier regard au plus grand rapace nocturne du monde et m’éloigne. J’ai commencé ma sortie la tête à la Guyane, je la finis la tête ailleurs. J’oublie mes prospections infructueuses ici même, les recherches du Grand duc d’Amérique il y a quelques jours, et ce suivi que je ne ferai pas… qu’importe tout cela, l’expérience que je viens de vivre valait bien quelques échecs !

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