Episode 3 : L’appel de la forêt

27 novembre 2017 : Ce matin, je m’accorde un peu de repos. J’en avais un peu besoin après ces deux dernières sorties matinales consécutives. Le programme du jour : rassembler mes affaires et gagner la Réserve naturelle des marais de Kaw. J’y resterai trois nuits et tenterai d’y observer quelques espèces sympathiques dont le fameux Coq de roche orange.

Mon sac est prêt. La matinée n’est pas bien avancée, mais certainement un peu trop tard pour les toucans. Je me lance tout de même à la découverte d’un nouveau spot avant de prendre la route. Après-tout, il n’y a pas que les toucans dans la vie. Direction le Golf du centre spatial ! Parait-il qu’on y voit régulièrement des choses intéressantes. Les échos que j’en ai eu font rêver. Apparemment, Grand fourmilier ou autre Jaguar y ont été observés. Je ne vise pas une telle observation, mais qui sait ? Qui ne tente rien n’a rien ! Et dans tous les cas, la diversité est si riche que je tomberai forcément sur quelque chose qui attire mon attention !

A peine, ai-je fait quelques mètres que dans le petit ruisseau sur ma gauche, je fais ma première observation. Première observation, première espèce et première coche ! L’oiseau en lui même n’a rien d’exceptionnel mais c’est un « rendez-vous raté » de Guadeloupe, alors je suis particulièrement content de le voir : le Grand chevalier ou Chevalier criard. C’est un grand limicole, aux pattes jaune vif et au bec légèrement courbé vers le haut. Admirez sa taille en comparaison avec celle du Chevalier solitaire.

Limis 2Chevalier solitaire et Grand chevalier

Grand chevalier 2Grand chevalier

Il faut scruter le haut des arbres, on peut y voir des pics. Effectivement, trois Pics ouentou se montrent rapidement. Au sol, Merles leucomèles et Colombes rousses détalent à chaque promeneur. Les oiseaux ne se mettent pas en évidence, le soleil est bien monté et je doute que le plus fort des observations soit déjà derrière moi. Mais le début de la saison des pluies est un peu en avance, et le ciel s’obscurcit. J’ai déjà retenu de mon expérience de deux jours en sol guyanais une petite leçon : la pluie arrive vite, s’intensifie et repart aussitôt. Je considère ces quelques nuages comme une aubaine. En effet, ici comme ailleurs, les éclaircies sont synonymes de sorties des oiseaux… et j’ai vu juste. La pluie s’arrête, et plus loin, devant moi, je distingue une petite agitation. Un petit oiseau contrasté, à la face jaune orangé, à la nuque et poitrine rouge cramoisi et au reste du corps noir, s’échappe rapidement, c’est un Manakin auréole. Même si depuis mes récents problèmes d’appareil photo, je privilégie l’observation (et je ne m’en porte pas plus mal, je réapprends à observer et à y prendre du plaisir), j’aurai bien aimé l’avoir en photo celui-là, malheureusement lui, ne le souhaitait pas. Mais pas de place pour la déception, un autre oiseau vient le remplacer… et quel oiseau ! Un Jacamar vert !

Jacamar vert 2Jacamar vert

La folie du jacamar dissipée, je me lance sur le chemin du retour. Des urubus planent dans le ciel, j’observe quelques oiseaux trop brièvement pour les identifier, et surprend Picume de Buffon, Tyran mélancolique, Macagua rieur et Tangara à bec d’argent. Mon itinéraire me rapproche d’une arche végétale. C’est alors que les feuilles se mettent à bouger, un petit singe m’observe et s’enfuit lorsqu’il voit que je l’ai repéré : c’est un tamarin. Je passe sous l’arche, et je sens que je ne suis pas seul. Ca bouge, ça crie… mais pas de singe, le cri est celui du Cacique huppé, un oiseau assez courant. Je tente de l’apercevoir à travers les branchages et me retrouve nez à bec avec un nouvel oiseau fantastique ! L’Araçari grigri, celui-là même que j’avais vu au loin, lors de ma première sortie. La matinée se termine bien !

Araçari grigri 2Araçari grigri

Araçari grigri 3Araçari grigri


Il est temps de partir. Me voilà seul sur la route à rouler vers l’inconnu et la découverte. Sensation de liberté. D’un coup, la voiture s’engouffre dans une grande bouche végétale. Sans crier gare, la forêt fait son apparition. De chaque coté de la route, des arbres qui semblent ne plus finir. Leur hauteur est impressionnante et la densité sans commune mesure. C’est pour cette forêt que je suis là, c’est elle qui m’attire comme on pourrait être attiré par le vide. Je me sens aimanté, aspiré… presque avalé. Je résiste pour ne pas m’arrêter sur le bord de la route et marcher sur un layon improbable. Celui qui n’a pas peur du vide ne tombe pas. Pour l’instant la raison l’emporte sur la passion. C’est le plus important. Me rendre d’abord à mon camp, ensuite on avisera.

Après quelques kilomètres de verdure, une fissure apparaît dans la cathédrale et une sorte de parking boueux accueille les visiteurs pour mieux les recracher ensuite. J’y pose mes roues, puis mes chaussures. J’avance vers la barrière et mon regard se perd au loin, mon esprit aussi. La curiosité est trop forte. Je ne vais pas m’enfoncer mais rester en lisière et observer cet édifice naturel, contempler la simplicité et la complexité de ses courbes et de ses lignes verticales. Les pieds bien ancrés au sol, s’encrent en moi des odeurs, des bruits… la forêt dans toute sa puissance. Elle me fait signe, avec une once de défi ! « Viens ! Regarde ! Tu le vois ? Mais si, là, juste devant toi ! Enlève tes oeillères et ouvre les yeux ! ». Un paresseux !

DSC02325

ParesseuxParesseux

Je reprends mes esprits et la route, contourne un arbre tombé sur le bitume, et arrive enfin au camp. Mon défi est maintenant de mettre en place hamac et moustiquaire, une première pour moi… et sans doute pas une dernière. Tout est prêt, la lumière baisse déjà. Dans un peu moins de deux heures, il fera nuit noire. Et la forêt tout autour de moi m’appelle… Je prends la voiture, et m’arrête au premier layon. Je m’engouffre dans le ventre du monstre… mais au bout de quelques dizaines de mètres, je m’arrête. La raison ! Une drôle de sensation m’envahit. L’impression de ne pas être à ma place. Je me sens vulnérable. J’ai le sentiment que je ne connais rien d’elle, mais que la forêt sait déjà tout de moi. Elle n’hésitera pas à se servir de mes peurs, de mes appréhensions contre moi. Il est si facile de se perdre. Je rebrousse chemin. Je reviendrai plus tard.

Je retourne à la voiture et me dis qu’au dégrad, lieu d’embarquement des pirogues, je devrais avoir une petite impression du marais. J’y vais. La lumière et la chaleur descendant, les oiseaux sortent de leur cachette à la recherche de nourriture. Mon téléphone vibre, il n’y a plus de place sur le bateau. Je m’y suis pris trop tard, les réservations sont closes, le prestataire est complet. Il va me falloir trouver une autre solution pour découvrir l’étendue du marais. Pour l’heure, je profite du soleil couchant avec les oiseaux… Synallaxe à gorge jaune, Sporophile et Hirondelle à ailes blanches, Moucherolles à tête blanche… et puis glisse devant moi, porté par le courant, un lit d’herbes hautes dominé par un arbrisseau. Au sommet de celui-ci, un Martin-pêcheur vert attend le bon moment pour fondre sur un malheureux poisson. Le frêle et fragile esquif de chlorophylle disparait aussi vite qu’il est apparu.

DSC02357

Martin-pêcheur vertMartin-pêcheur vert

Mon début de séjour à Kaw s’annonce bien. Je m’installe sur mon hamac et ferme les yeux. Demain, je partirai à la recherche de l’objet de ma venue : Rupicola rupicola !

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18 réflexions sur “Episode 3 : L’appel de la forêt

  1. Super récit d’aventure, Jérôme :-)! Chaque phrase dévoile de la beauté et du suspense. Superbes photos aussi. Le Jacamar vert est adorable! Le Grand Chevalier je l’ai vu plus tôt cet année à Edmonton (ou peut-être un de ses amis). Il voyage! Connais-tu le mot pour « dégrad » en Anglais?

    Bonne année!

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  2. Encore une bien belle bouffée de verdure… et ça ne fait que commencer j’imagine ! Cette faune omniprésente, ça doit donner le tournis non ? Ton grand chevalier est magnifique, quel piqué, la photo est superbe. Et je craque absolument pour le jacamar vert, qu’il est splendide !!! Sinon, par trop d’appréhension la première nuit sur ton hamac ? On doit se sentir tout petit et un peu étranger à ce monde fantastique au début non ? Super récit en tout cas, c’est génial, merci Jérôme.
    Seb

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    • Non, ça ne donne pas le tournis ! On ne s’en lasse pas ! 🙂

      Merci ! Dis toi que toutes les photos de ce voyage sont faites au bridge ! La qualité laisse à désirer sur certaines, mais niveau poids-encombrements, il n’y a pas photos ! Une résurrection ! 🙂

      L’appréhension, c’était de mettre sa moustiquaire comme il faut et de croiser des arthropodes un peu trop curieux ! Mais ça c’est bien passé ! 🙂

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      • Toutes au bridge ??? J’en reviens pas ! Mais c’est du bridge de compet alors ? je ne m’en étais pas rendu compte ! En plus, y’a pas beaucoup de lumière en forêt non ? Eh ben, va falloir je regarde d’un peu plus près ce qui se fait en bridge moi, c’est mon dos qui me diras merci ! 🙂

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      • Oui oui ! Je n’ai pas encore assimilé toutes les subtilités des réglages et des possibilités… mais je suis déjà assez content… par contre, pour les oiseaux en vol, c’est assez galère, surtout pour viser !

        En sous-bois, c’est atroce ! Pour le Coq de roche, il a fallu deux sorties pour en tirer quelque chose d’acceptable, mais on voit que les photos sont un peu granuleuses. Peut mieux faire.

        C’est pas le top des bridges, mais avec un objectif qui va du grand angle au 600mm… par contre, il est un peu lent…

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