Accro à la Crau

Vendredi 15 septembre 2017 : Je les ai ! Enfin ! Les voilà ! Là, juste devant moi ! Ils sont une petite bande… non, un groupe assez imposant finalement, mais si mimétiques que je peinais à les distinguer. Ils se fondent tant dans le paysage que je suis certainement passé à coté sans les voir il y a quelques minutes. Heureusement que j’ai fait ce demi-tour ! Voilà ma récompense après toutes ces heures de recherche. Tout à commencer il y a une quinzaine de jours.


Ce jour là, la chaleur est accablante. Nous sommes fin août et les premiers ont été signalés. Un par-ci, un par-là. On ne peut pas dire que le gros de la population est sur place, mais je n’ai pas beaucoup de temps alors je profite de cette journée de libre pour tenter ma chance. L’année dernière, et celle d’avant également, je n’avais pas trouvé le temps pour tenter cette petite expédition, alors je profite de ces quelques heures.

L’action se déroule sur la plaine de Crau. Un endroit atypique ! Tant par le milieu que par les espèces que l’on peut y croiser. La plaine de Crau est l’ancien site du delta de la Durance. Aujourd’hui, il ne reste que des galets. Des galets à perte de vue ! C’est plat et monotone, sec et poussiéreux… c’est steppique ! En fait, il s’agit de la dernière steppe aride de France ! Il s’agit même de la dernière d’Europe ! Et qui dit milieu unique, dit espèces uniques ! Au cours de l’année et au fil des saisons, se succèdent des espèces remarquables, parmi elles Faucons crécerellette, kobez et d’Eléonore, Alouettes calandre et calandrelle, Ganga cata, Oedicnème criard, Outarde canepetière, Pluvier guignard…

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Ce sont les Pluviers guignards que je suis venu chercher mais pour l’instant mes recherches sont vaines. Il faut dire qu’à l’instar de nombre d’espèces évoluant dans ce milieu, ces oiseaux sont parfaitement adaptés et se révèlent particulièrement discrets. Sur ces terres, on raconte que lorsque que l’on voit un galet bouger, c’est un ganga. Cet oiseau très discret est particulièrement difficile à observer. Pour l’heure je roule sur des pistes accidentées au ralenti et ne parviens à distinguer aucun volatile. Je m’arrête sur le coté et entame une petite marche, peut-être aurai-je plus de chance.

Les Faucons crécerellettes ne sont pas encore partis. La population est encore nombreuse. Ce petit faucon niche dans des tas de pierres et il n’est pas rare d’en apercevoir un perché sur un monticule… ou sur un des rares arbres visibles aux alentours.

DSC00364Faucon crécerellette

Les seules infrastructures présentes en ces lieux sont des bergeries… désertes en cette saison. Cela rajoute une touche de désolation au paysage, comme si la nature contrôlait tout et rendait sa domestication impossible. Comme si les éléments se montraient hostiles à toute invasion humaine et ne laissaient, tel un souvenir, un avertissement à ceux qui voudraient tenter l’aventure, que quelques bâtisses délabrées. En se promenant autour, il n’est pas rare d’y croiser quelques passereaux. A leur tête : Pipit rousseline et Traquet motteux.

DSC00567Traquet motteux

C’est tout ! A peu de choses près, c’est tout ce que je verrai ce jour là. Bien sûr, il y a eu quelques rapaces qui ont découpé le ciel de part en part le temps de quelques secondes. Circaète et Busard cendré… ces mêmes busards dont j’ai fini, il y a quelques semaines le suivi dans l’Hérault. Les jeunes se réunissent avant la migration, et la Crau figure parmi ces sites privilégiés. Il y a aussi les corneilles dont le plumage sombre tranche avec les couleurs ocres du décor et accentue davantage encore ce sentiment de désolation. Oui, il y a bien quelques espèces, mais comme dit le poète « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». (Lamartine, L’Isolement)


Deuxième tentative. J’ai mal choisi mon jour. La journée est venteuse, mais je n’avais pas le choix. En fait, je n’ai pas choisi ma journée, c’est elle qui m’a choisi. Je profite tout de même, il ne pleut pas, c’est déjà ça… en espérant que les oiseaux se montrent plus coopératifs que la semaine dernière.

Ca s’annonce plutôt bien. A peine m’ai-je engagé sur la piste que j’assiste à une rixe entre faucons. Un Faucon crécerellette, habituel en ces lieux, bien que déjà moins nombreux, est aux prises avec un oiseau bien plus gros que lui : un Faucon d’Eléonore ! Un faucon bien moins commun et qu’il est toujours plaisant d’observer. L’affrontement ne dure pas longtemps, quelques crécerellettes sont venus à la rescousse pour chasser l’intrus.

Plutôt bien partie, la sortie devient vite monotone… des galets… des galets… et encore des galets… tiens des oreilles qui sautent… un lièvre vient de détaler à toutes pattes à quelques mètres de moi. Et toujours le même cortège d’oiseaux : Pipit rousseline et Traquet motteux… mais toujours pas la moindre trace de Pluvier guignard. Je me suis pourtant un peu renseigné sur le coin à prospecter en priorité pour avoir le plus de chance d’en croiser quelques-uns. Preuve que je ne me suis pas trompé, j’aperçois quelques personnes avec des longues-vues.

DSC00572Pipit rousseline

Je garde espoir pour le moment, mais je dois bien avouer qu’au fur et à mesure que les minutes s’égrainent, l’espoir s’amenuise peu à peu. Je ne vois que des cailloux et l’heure tourner. Je vois aussi que les observateurs sont partis alors que je commençais ma route en direction de leur position afin de soutirer quelques informations. Les perspectives sont trompeuses, le relief plat ne permet pas d’apprécier réellement les distances, et le point que l’on croit à quelques mètres devant nous peut s’avérer bien plus lointain. Les voitures démarrent, un nuage de poussière grandit puis laisse place au silence. Dans le ciel, des canadairs font des allers-retours et lâchent leur cargaison au pied des Alpilles que je distingue à l’horizon. Décidément, le vent n’est pas bénéfique pour grand monde aujourd’hui.

Presque bredouille, je décide de prendre le chemin du retour, un peu déçu de l’issue de ma mini-expédition. Mais c’est alors que se passe l’impensable ! Alors, que je bifurque sur la route qui me dirige vers la sortie, je croise un regard… puis un deuxième, un troisième… des galets qui bougent… peut-être les oiseaux les plus difficiles à observer en Crau… juste devant moi, un groupe de Gangas cata reste presque immobile dans les galets. Nombreux sont ceux qui sont venus ici, mais peu sont ceux qui peuvent se vanter de les avoir vus… et encore moins dans ces conditions. C’est le seul endroit de France où l’on peut apercevoir cet oiseau. Vous pouvez toujours chercher, vous n’en trouverez pas autre part… et si vous en avez vu, et bien, c’est ici, dans les coussouls de Crau. Alors, je savoure l’énorme chance que j’ai et alors que tout espoir s’était évanoui, que j’étais prêt à jeter l’éponge, voilà que je reçois une bonne dose de motivation. C’est décidé, je reviendrai !

DSC00630


Cette fois, c’est la bonne… enfin je l’espère ! J’ai parfaitement étudié les informations glanées un peu partout sur le net, j’ai tout synthétisé et d’après mes analyses c’est ici que j’aurai le plus de chance de les croiser ! Il y en a encore eu un groupe de 70 individus observés il y a quelques jours. D’ailleurs en parlant de ces observations, il n’y en a pas eu le jour de ma dernière visite… les pluviers se sont laissés observer sur un autre site, je suis un peu soulagé de ne pas être passé à coté sans les avoir vus. Le temps est un peu frais, mais il n’y a pas trop de vent. Le soleil n’est pas au rendez-vous, mais ce n’est pas ce que je suis venu chercher. Mais est-ce que je vais trouver mon bonheur ? Pas sûr ! Des petits irresponsables, pour rester corrects, n’ont rien trouvé de mieux à faire que de faire une rave-party en plein réserve naturelle ! Normal…

Les galets sont aujourd’hui mes compagnons, des morceaux de plastique leur tiennent compagnie. Aussi loin que porte mon regard, je vois ces galets et des débris blancs qui flottent au vent et réfléchissent la lumière… à défaut de faire réfléchir ceux qui les ont laissés. Je m’engage pour une promenade sur un sentier accidenté, très caillouteux. Devant moi se dresse une bergerie, encore une… et encore une fois, elle est déserte… rien d’anormal, c’est la saison qui veut ça. Je la dépasse, et l’abandonne sur ma gauche, continue mon chemin et me fais survoler par une Bondrée apivore. Le décor change peu à peu, les galets sont moins présents… je décide de faire demi-tour.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

La suite vous la connaissez… ou presque. Je rebrousse chemin et m’arrête. Je balaie l’horizon avec mes jumelles et derrière l’abreuvoir, j’aperçois un caillou qui bouge… puis un deuxième… un sourire au coin des lèvres, je viens de trouver ce que je cherchais.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Je presse le pas… mais pas trop tout de même, il ne faudrait pas que je les fasse fuir avant de les avoir observer correctement. Je m’approche, tout en restant sur le chemin, il est important de le préciser, aussi discrètement qu’il est possible de le faire dans un tel milieu. Les Pluviers guignards, sentant l’envahisseur proche, adoptent alors leur technique de défense. Ce n’est pas la fuite. Non, ils font entièrement confiance à leur plumage qui les rend invisibles et s’immobilisent. Ils viennent de se transformer en matière minérale. Je ne bouge plus moi non plus, je m’assoie et visse mes jumelles sur mes yeux. Ils sont magnifiques ! Ils sont non seulement magnifiques, mais aussi de plus en plus près. Nul besoin de faire des efforts, ce sont eux qui viennent me voir. Parfois certains s’envolent, décrivent un cercle et viennent se reposer non loin. Le petit groupe que j’avais aperçu n’est en réalité pas si petit que cela, j’en compte une soixantaine mais ils sont peut-être davantage. Il en sort de partout et de nulle part. Ils apparaissent comme par enchantement. Et dire qu’il y a quelques minutes encore, j’étais passé ici même, sans rien voir…

DSC00720Pluvier guignard

DSC00711Pluvier guignard

Le sentiment du devoir accompli m’envahit. Une joie qui n’a d’égale que la difficulté rencontrée. Certains les ont trouvé du premier coup, je m’y serai pris à trois reprises. Mais qu’importe, je savoure l’instant. J’ai presque perdu tout espoir, toute motivation, mais j’ai réussi à puiser dans une observation, certains diront un signe du destin, un sursaut d’envie supplémentaire. Et ce milieu ? Cet endroit ? Que dire ? Vraiment atypique, des kilomètres de pierres polies, un relief inexistant, rien de bien excitant. Au premier abord on ne voit rien, et pourtant, discrète et camouflée, la vie foisonne. Autant vous le dire tout de suite, j’y retournerai… pas tout de suite, j’ai d’autres envies et d’autres projets… mais en une autre saison, à la recherche d’une autre espèce, l’aventure me tente déjà.

Mais laissons arriver ce qui doit arriver…

Publicités

27 réflexions sur “Accro à la Crau

  1. Beau sujet, belle traque, belle récompense. C’est toujours plus agréable quand ça se finit bien. Et je connais tellement cette sensation de motivation qui revient lorsque tu finis par voire quelque chose, même si c’est pas ce que tu attendais 🙂 En passant, trop belle cette Gangas !!!

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s