Rendez-vous manqué #1 : Le Bec en sabot du Nil

19 octobre 2014 : Ce soir, je dois décoller d’Entebbe pour rentrer en France via Doha. Il est 4h30, nous quittons notre hôtel à quelques kilomètres du Lake Mburo NP, pour nous diriger vers les marais de Mabamba. Mabamba Swamp est réputé pour être l’un des meilleurs, si ce n’est le meilleur spot, pour voir le fameux échassier, celui qui me fait tant rêver. 89% de chance d’observation selon les statistiques. Mais je regarde au dessus de nous, un peu inquiet et crains que la nature ne nous joue un vilain tour. Le ciel est bas, gris, mais difficile de savoir s’il s’agit de nuages ou s’il s’agit de la nuit qui tarde à s’en aller. Au fur et à mesure des kilomètres, le jour se lève peu à peu, mais malheureusement pas les nuages qui décident de nous tenir compagnie un peu plus longtemps. Ils sont bien là et particulièrement menaçants.

Nous arrivons au lieu du rendez-vous, le guide ougandais n’est pas encore arrivé. D’un coté la voiture, de l’autre quelques maisons en bois et devant nous, un ensemble complexe de canaux débouchant sur le prestigieux lac Victoria. Nous patientons, nous attendons notre guide. Il paraît que nous avons la montre, mais qu’en Afrique ils ont le temps… et ils n’hésitent pas à le prendre (et ils ont bien raison). Je suis mauvaise langue, si le guide n’est pas là, c’est parce qu’il est sur la colline en train d’observer les moindres recoins des papyrus afin de satisfaire le Muzungu. Quelques minutes plus tard, le voilà chevauchant une mobylette tel un chevalier sur son fidèle destrier, fier comme un paon et jumelles autour du cou. Il paraît sûr de lui, et ne s’attarde pas en blabla… sitôt descendu de sa monture, sitôt embarqué dans une barque à moteur.

L’atmosphère est de plus en plus menaçante, des orages sévissent à l’horizon. Le vent se lève, annonciateur de ce que nous redoutons le plus, les nuages se resserrent au dessus du lac Victoria. Le ciel est maintenant noir, le tonnerre gronde et des éclairs déchirent le ciel comme des « ciseaux de feu ». Visiblement, notre guide sait où se trouve l’oiseau et se dépêche de se rendre sur les lieux avant que la pluie ne s’abatte sur nous. Le bateau se fraie un chemin entre la végétation, rien ne lui fait peur, il est déterminé. Difficile de se retrouver dans ce labyrinthe. Au fur et à mesure de notre avancée, j’ai l’impression que les canaux se resserrent. Ceux qui sont devant nous, mais également ceux derrière nous, une fois l’embarcation passée. Au détour de petits coins calmes, nous commençons nos observations (Jacana à poitrine dorée et nain, Vanneau éperonné et à ailes blanches, Busards grenouillards, Elanion blanc…) mais pas la moindre trace de bec-en-sabot. Des gouttes se disséminent tout autour de nous, nous regagnons vite notre point de départ pour nous mettre à l’abri.

Vanneau éperonné 4Vanneau éperonné

L’averse ne durera pas longtemps. Tout juste quelques minutes. Quelques minutes qui ont suffi à donner un nouveau souffle de vie à la nature environnante et un Coucou de Levaillant vient se poser sur une branche à coté de nous, comme pour nous dire de ne pas perdre espoir. Il m’a convaincu.

Coucou de LevaillantCoucou de Levaillant

Nous remontons donc à bord de notre embarcation, bien décidés à débusquer le bec-en-sabot. De nouveau, notre guide semble savoir ce qu’il fait, on emprunte les mêmes canaux qu’en début de journée. Les éclaircies après les averses sont souvent des bons moments pour observer la faune. Nous scrutons les papyrus à la recherche d’une silhouette, mais toujours rien… le ciel se couvre une nouvelle fois derrière nous, nous nous empêtrons dans des canaux peu profonds, avançons au ralenti retardés par la vase. Les algues embrassent l’hélice, le moteur s’immobilise, nous sommes obligés de continuer à la rame. Mais la végétation est bien trop dense, au lieu de chercher un oiseau, nous voilà à chercher une sortie, un canal qui serait pour nous une véritable échappatoire.

Nous persévérons. Je le veux mon bec en sabot et je garde l’espoir. Nous changeons finalement de canal, arrivons en zone dégagée. Les Crabiers chevelus sont là, les Guifettes leucoptères aussi, tout comme les Sternes hansels, Cormorans africains et autre Aigrettes intermédiaires. Perché sur son arbre, nous apercevons un Héron pourpré, et dans les papyrus résonne le chant des gonoleks… le ciel se rhabille de ses plus sombres vêtements, il semble en deuil. La décision est prise de rentrer. Le lac Victoria s’illumine quelques fractions de seconde et retombe dans une pure obscurité. Je me dresse sur mes jambes, défiant les lois de l’équilibre et ma peur de l’eau. J’en oublie que je ne sais pas nager, à ce moment là, je n’ai qu’une chose en tête, une obsession… je ne veux pas partir sans le voir, j’y crois jusqu’au dernier moment, je cherche dans tous les recoins, tourne la tête à la moindre ombre ou forme suspecte. Tant que le dernier papyrus ne sera pas franchi, tant que je n’aurai pas posé le pied à terre, je garderai l’espoir, et finalement… rien. Non,rien de rien… La nature ne voulait pas de nous aujourd’hui.

Guifette leucoptèreGuifette leucoptère

Sur le moment, j’étais très déçu, j’espérais vraiment le voir. 89% de chances de l’apercevoir sur ce spot, je tombe malheureusement sur les 11 qu’il reste. Mark Twain disait « Il y a trois sortes de mensonges : les mensonges, les sacrés mensonges et les statistiques. ». Encore une fois, je ne vais pas le contredire et ne peux que confirmer ces dires.

Peut-être que la nature ne me jugeait pas digne de rencontrer cet oiseau fabuleux, peut-être ne le méritais-je pas. Car cet oiseau se mérite, ce n’est pas n’importe quel oiseau. Il faut avoir vécu pour le voir, ce n’est pas comme les moineaux, le bec-en-sabot ne pullule pas, pour citer une expression chère à un ami… et les moineaux pullulent de moins en moins d’ailleurs… Peut-être est-ce une piqûre de rappel, un message envoyé à ma génération et surtout à celles d’après. Alors que nous sommes de plus en plus habitués au tout, tout de suite et de plus en plus en vite, peut-être que la nature voulait nous faire comprendre que rien n’est jamais acquis. Peut-être voulait-elle nous rappeler ce que je sais pourtant si bien, l’essentiel n’est pas dans la finalité, mais dans la recherche. Cet échec, car malgré tout s’en est un, rajoute un peu plus de mystère autour de l’échassier et ne fait qu’exacerber mon désir d’observation. Le rêve n’est pas devenu réalité cette fois, mais j’aurai ma revanche. Bec-en-sabot : 1 Jérôme : 0.

OLYMPUS DIGITAL CAMERABec en sabot du Nil

Avec le recul, je me dis que ce n’est qu’un oiseau, que je n’avais pas vu de macareux lors de mon premier voyage en Islande et que, finalement, revenir en Ouganda ne serait pas si terrible que ça. En Ouganda ou ailleurs ! Son aire de répartition s’étendant du Soudan à la Zambie, le terrain de jeu est grand et tenter une nouvelle approche de la bête ne me déplairait pas. Mes aventures ne sont pas terminées.

Aventures ! Je n’aime pas dire ça, je ne me considère pas comme un aventurier. Faire le tour des Alpes à pied, partir au Kirghizistan avec tente et sac à dos, voilà des aventures… à coté de cela, je suis un petit joueur. Il n’y a que l’étymologie du mot « aventure » qui pourrait convenir parfaitement à ma situation, d’ailleurs elle correspond à toutes les situations. « Adventura » en latin signifie « ce qui doit arriver».

Alors laissons arriver ce qui doit arriver.

 

 

 

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15 réflexions sur “Rendez-vous manqué #1 : Le Bec en sabot du Nil

  1. Partir à la recherche du Graal et revenir les mains vides, c’est frustrant. Surtout que le monde est vaste, qu’il n’y a pas toujours une seconde occasion. Mais globalement, pour qui sait l’apprécier, la nature offre tellement de beautés à admirer que cela nous console un peu. Beau récit.

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