#2 : Le Picatharte de Guinée

Je vous propose un petit détour par l’Afrique, à la découverte d’un oiseau aussi beau que mystérieux : le Picatharte de Guinée. J’ai découvert cet oiseau dans un livre « Les tribulations d’un chercheur d’oiseaux » de Philippe J. Dubois, il y a environ deux ans. Il n’en est pas question directement mais son nom est cité comme étant un oiseau atypique réputé pour attirer et attiser la curiosité des ornithologues. Quelques recherches plus tard, je me retrouve avec la photo de l’espèce sous les yeux et comprends les dires de Mr Dubois. Je suis sous le charme, à tel point qu’une virée au Ghana, pour partir à sa recherche, reste dans un coin de ma tête.

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Le Picatharte de Guinée me fascine. Ce n’est pas un scoop, il suffit d’avoir des plumes pour attirer mon attention. Mais cette fascination déborde au delà de l’aspect physique ! Certes un oiseau à la tête jaune dénuée de plumes a déjà, en soi, un certain charisme. Son comportement atypique, se rapprochant sur le plan alimentaire de celui du Fourmilier manikup, est également passionnant ! Un oiseau qui construit des nids de boue sur des rochers au milieu d’une forêt tropicale a de quoi surprendre et susciter de l’intérêt. Difficile de trouver un autre point à développer lorsque l’on a déjà énumérer tous ces aspects, et pourtant, il y en a un auquel je n’ai pas fait allusion et qui est pourtant le premier élément à se mettre en évidence ! Son nom ! Reflet d’une classification difficile et qui n’a rien à voir avec la pâtisserie ! Je dois dire que l’histoire de l’ornithologie me passionne, et à l’heure où l’Homme enferme tout et n’importe quoi dans des cases, je trouve fabuleux qu’un oiseau arrive à lui tenir tête.

Nous évoluons dans un monde où tout doit être classé, répertorié, et ainsi séparé, pointant du doigt ce qui nous différencie au lieu de mettre en évidence ce qui nous rapproche, ne générant ainsi que division, puis méconnaissance et incompréhension, dérivant par la suite en peur et enfin… en haine ! Diviser pour mieux régner ! Le picatharte fait ainsi figure de trouble fête, on sépare mais on ne sait pas où le ranger. Et au jeu de la taxonomie, on peut dire que petit picatharte a eu une enfance difficile, trimballé de famille en famille, il aurait pu mal tourner… mais il s’en sort bien, au point de former une famille, les Picathartidae, qu’il ne partage qu’avec son cousin, le Picatharte du Cameroun.

Pour comprendre tout cela, il faut remonter dans le temps ! En 1825 ! Coenraad Jacob Temminck, aristocrate et zoologiste néerlandais, qui donnera son nom à de nombreuses espèces animales et végétales, décrit pour la première fois le picatharte à partir d’un individu semble t-il recueilli sur une plage guinéenne. Il publie alors sa description sous le nom latin Corvus gymnocephalus, du grec « gymnos » signifiant « nu », et « cephalus » faisant référence à la tête. Quant au genre Corvus, il est encore utilisé de nos jours pour désigner les corbeaux (Grand corbeau : Corvus corax, ou encore Corbeau freux : Corvus frugilegus). Vous aurez donc compris que le Picatharte de Guinée fut tout d’abord classé dans la famille des Corvidae, et c’est sous les noms de Cassican gymnocéphale et de Pie chauve qu’il fait son apparition dans la classification. Les cassicans étant des oiseaux australiens de la famille des Artamidae et non des Corvidae, même si, il faut bien l’avouer, la confusion est tout à fait compréhensible, et les pies étant des oiseaux que tout le monde connait, alors je ne rentrerai pas dans les détails.

On aurait pu s’arrêter là mais trois ans plus tard, René Primevère Lesson, chirurgien, naturaliste, zoologiste et ornithologue français (excusez du peu), considérant que le picatharte ne correspondait pas aux critères propres au genre Corvus le classa dans le genre Picathartes, auquel il appartient encore aujourd’hui. Ce qui est intéressant c’est que le mot Picathartes n’est autre que la contraction des genres Pica, les pies (Pie bavarde : Pica pica,…), et Cathartes, les vautours du Nouveau-Monde (Urubu à tête rouge : Cathartes aura,…), des oiseaux qui n’ont a priori pas grand chose en commun.

Et ce n’est pas tout, depuis 1825 et leur entrée dans la classification, les Picathartes de Guinée et du Cameroun ont déménager de famille à plusieurs reprises. Ils ont fait partie entre autres et comme dit précédemment de la famille des Corvidae, puis des Sturnidae (famille des étourneaux), des Muscicapidae (gobe-mouches de l’Ancien-Monde : Rougegorge familier, Gobemouche noir, Traquet motteux,…), des Timaliidae (famille « fourre-tout » dans laquelle sont répertoriées essentiellement des espèces asiatiques et qui fait l’objet d’importantes études dont les résultats ne sont pas encore connus mais qui pourraient générer de nombreuses modifications), et des Sylviidae (fauvettes de l’Ancien-Monde : Fauvette à tête noire, Fauvette grisette, Fauvette pitchou,…).

J’espère que je ne vous ai pas perdu… parce que ce n’est pas encore fini ! Plus récemment, en 2007, des études ADN ont démontré que les Picathartidae forment un clade, c’est à dire qu’il ont un ancêtre commun, avec les Chétopse bridé et Chétopse doré (seuls représentants de la famille des Chaetopidae) vivant en Afrique du Sud et au Lesotho, et l’Eupète à longue queue (unique représentant des Eupetidae) vivant en Asie du Sud-Est. Les picathartes auraient dérivé depuis 44 millions d’années de cet ancêtre commun qui serait originaire d’Australie.

Au travers son histoire et l’histoire de son nom, le Picatharte de Guinée nous aura fait faire un rapide tour du monde, nous aura délivré au compte-goutte quelques-uns de ses secrets, et si les scientifiques ont du mal à le classer, les peuples autochtones de Sierra Leone détiennent peut-être la solution : il est le gardien de l’esprit des ancêtres ! Ceux-ci habiteraient les formations rocheuses près desquelles vivent ces oiseaux. Tout simplement

Pour voir vidéos et photos de ce superbe oiseau, je vous conseille de vous rendre sur le site  Handbook of the Birds of the World et pour en savoir un peu plus sur l’oiseau et le Parc National de Gola, je vous invite à visiter le blog Actualité faune sauvage africaine.


Nous sommes partis en Amérique du Sud pour parler du Fourmilier manikup et de son régime alimentaire, et ce numéro 2 nous a fait voyager en Afrique où il a été question de taxonomie. Pour le troisième numéro, nous irons faire un tour en Amérique centrale à la découverte d’un comportement et d’un nouvel oiseau. Cet oiseau, c’est celui-ci ! Une petite idée peut-être ?

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16 réflexions sur “#2 : Le Picatharte de Guinée

  1. Marrant, j’aurais dit un oiseau de paradis, le dessin… mais géographiquement ça colle pas trop :p Un manakin quelque chose, peut-être ?
    Sinon, merci pour cet article, il m’a fait penser à un bouquin d’étymologie des oiseaux que j’ai chez moi, et qui a une partie sur la vie des naturalistes qui ont donné leur nom à un oiseau (un petit article par personne) et que je trouve absolument fascinante !

    Aimé par 2 people

  2. Manakin fastueux nan ? y’a quelques mâles qui ont cette queue, mais le plus caractéristique c’est bien le fastueux 🙂

    J’ai hâte de voir le dessin fini 😉

    En tout cas, chapeaux pour les recherches ! la taxonomie est passionnante, mais vite compliquée et ardue !!

    Aimé par 1 personne

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