Chapitre 13 : Le Roi de Salem avait raison

Je sors de ma tente et reste dans l’attente quant à ma journée. Vais-je partir avec les scientifiques ou randonner vers Gypsy Cove ? Sachant que si c’est la première solution, ma rando sera repoussée à demain, dernier jour complet aux Malouines. La voiture se remplit de matériel de plongée, les sièges sont baissés et on joue à Tetris pour ranger les bouteilles. Je vois mal comment je pourrai trouver une place dans la voiture, d’autant qu’un étudiant doit finalement les rejoindre. Le verdict tombe, ça ne sera pas pour aujourd’hui… et donc ça ne sera pas du tout. Je prends mes affaires en direction de Gypsy Cove.

Je quitte Stanley, la petite ville qui vient de doubler sa population en quelques minutes… petite explication… un bateau de croisière immense, et c’est peu dire, fait escale aujourd’hui. Il est tellement grand qu’il ne rentre pas dans le port et qu’il stationne à l’extérieur de la baie… en marchant sur mon sentier, je vois ses cheminées dépasser des collines.

Je connais le chemin par coeur. Nous sommes en milieu de matinée et je voudrais être sur le site en fin d’après-midi, afin de voir si un puffin traîne dans le coin. Je prends donc mon temps et m’arrête à chaque occasion de faire des photos. Comme lors de ma première sortie, il y a plus d’une dizaine de jours de cela, une femelle Lion de mer se prélasse au soleil et quasiment au même endroit. Elle doit avoir ses habitudes…Des Urubus à tête rouge me survolent, puis se posent un peu plus loin, comme pour m’indiquer le chemin… je ne me fais pas prier et suis les charognards. La marée est basse, et le spectacle est assuré par les laridés : Goélands dominicains et Sternes hirundinacées en tête. Ce sont d’ailleurs elles qui se prêteront à la première véritable séance photo de la journée, n’oubliant pas de me saluer en levant la patte… ou pas.

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Sterne hirundinacée

A quelques mètres de là, une famille de Canard huppé fait une petite sieste. Tout ce petit monde est blotti l’un contre l’autre, comme un seul canard… ils sont vraiment mignons ! Ils me surveillent du coin de leur petit oeil rouge, attentifs au moindre geste brusque et puis s’apaisent et rentrent leur tête sous une masse de plumes qui a l’air des plus confortables.

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Canard huppé

Le spectacle est partout, et très diversifié. Un peu plus loin, ce sont des limicoles qui me font l’honneur de se montrer sous leur plus beau jour. Des Huîtriers de Garnot et noirs qui semblent des danseuses, faisant jouer leurs longues pattes délicates sur l’irrégularité du sol, puis se cachant derrière quelques pierres ne dévoilant qu’un regard discret mais aguicheur.

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Huîtrier de Garnot

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Huîtrier de Garnot

Omniprésent dans tout l’archipel, le lieu ne fait pas exception à cette règle, des Dormilons bistrés chassent au sol de petits insectes, et font des petits pas en sautillant comme si le sol était de braises chaudes.

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Dormilon bistré

Mine de rien, le temps passe et je suis plus que dans les temps. Du haut de mes falaises, je domine l’océan et vois le bateau de croisière. Je vois également des îles; un peu plus loin se cache Kidney Island, une île interdite au public à moins d’être guidé. C’est une réserve naturelle où nichent des milliers d’oiseaux pélagiques dont Puffins fuligineux et Puffins à menton blanc. Ce morceau de terre étant protégé, les rats n’y ont pas fait leur apparition, le site demeure ainsi un des rares endroits des Malouines à conserver une petite population de Troglodyte de Cobb, un oiseau endémique dont les effectifs sont en régression.

Je suis en avance et passe mon chemin, je reviendrai ici un peu plus tard… pour le moment, une nouvelle idée germe dans mon cerveau fertile. L’idée de chercher des Bécassines de Magellan. C’est près des flaques un peu plus loin, dans la végétation inondée que j’avais pu observer et photographier un individu au début de mon périple… mais j’ai beau faire des aller-retours, je ne vois rien… pas la moindre plume, pas le moindre bec… et soudain… j’entends le bateau de croisière qui crie son départ. Déclic !

Le cerveau est une étrange machine, capable de faire le lien entre deux éléments qui a priori n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Une sirène de bateau et des Puffins fuligineux… Ce son m’a fait penser à une de mes lectures récentes selon laquelle, aux abords des Malouines, les bateaux étaient parfois obligés de traverser des radeaux de puffins posés sur l’eau… bien sûr, tout ça n’est qu’hypothétique, c’est radeaux sont bien plus au large mais pourquoi ne pas tenter ma chance. Je retourne sur mes pas, regarde le bateau s’éloigner et balaye l’océan de mes jumelles. Un, puis deux ! Deux Puffins fuligineux dans le viseur ! Mais ils sont loin, très loin… trop loin ! Je cherche des yeux, l’endroit de falaise le plus avancé, essayant ainsi de gratter quelques mètres. J’ai trouvé mon bonheur. Arrivé sur place, le vent se lève ! Un vent infernal qui m’oblige à me plaquer contre le mur rocheux derrière moi. Je reste là, observant l’océan… mais il se passe quelque chose d’étrange… la météo change brusquement. Le vent se déchaine entrainant des vagues de plus en plus grosses, en hauteur et appuyé contre les rochers, je ne risque rien et admire les éléments s’énerver… le soleil disparait à son tour, des nuages gris font une apparition des plus remarqués, de leur tristesse jaillit quelques larmes… et puis une ligne d’oiseaux qui frôle la surface de l’eau, grandes ailes déployées… des Puffins fuligineux ! Une petite dizaine qui décrivent des cercles en avançant peu à peu, et qui se glissent dans le couloir délimité par mon point de vue et l’île que j’aperçois en toile de fond, tout en restant à bonne distance tout de même. Et puis une deuxième salve de puffins passe devant moi… et une troisième un peu plus grande… puis quelques individus esseulés… le défilé ne semble jamais finir… les groupes se succèdent… je n’en crois pas mes yeux ! Quel spectacle incroyable ! Je suis dans tous mes états… moi qui espérais en voir un, je me retrouve avec plusieurs centaines d’oiseaux surfant sur des vagues insolentes. Comme c’est arrivé, c’est reparti… quelques secondes ont suffi, le spectacle est terminé… le show n’a duré que quelques minutes mais quelles minutes ! L’impression que le roi de Salem avait raison me traverse l’esprit « Quand on veut une chose, tout l’Univers conspire à nous permettre de réaliser notre rêve » (L’alchimiste, P.Coelho).

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Puffin fuligineux

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Puffin fuligineux

Je reprends ma route vers la capitale, la tête dans mes rêves, l’esprit embrumé… Je marche au milieu des nuages… Je me repasse toute la scène au ralenti, sous tous les angles… je n’ose même pas regarder les photos sur l’écran de l’appareil photo, je sais qu’elles ne donneront rien par rapport à la sensation ressentie sur place. L’habitude de shooter les oiseaux, cette fois-ci c’est moi qui suis shooté, et comme eux je plane. Je me résous tout de même à jeter un oeil sur mes photos, pas grand chose d’exploitable… je sursaute… en marchant dans l’herbe humide, les yeux rivés sur mon petit rectangle magique, je n’avais pas vu l’oiseau parfaitement mimétique qui vient de s’envoler et de se poser quelques mètres plus loin. La Bécassine de Magellan, celle-là même que je cherchais tout  à l’heure sans succès ! La voici, qui se nourrit tranquillement. Je m’allonge, l’observe sous toutes les coutures… si mimétique que l’appareil a du mal à la repérer… si mimétique que c’est un défi pour la retrouver lorsqu’elle s’envole dans une touffe d’herbe un peu plus fournie. Je contourne la petite flaque, en espérant la retrouver. Je m’accroupis et la vois. Elle mène sa petite vie sans se soucier le moins du monde de moi. Je tente une approche minime… c’est alors que des brindilles se mettent à bouger devant mes pieds… ce ne sont pas des brindilles, c’est une autre bécassine et elle s’en va rejoindre sa collègue !  Si mimétique qu’à quelques centimètres d’elle, je ne l’avais pas vu… Nouveau spectacle pour moi ! Deux bécassines !

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Bécassine de Magellan

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Bécassine de Magellan

Le retour est long, la ligne droite interminable ! On ne perd pas les bonnes habitudes des randonnées sans fin. J’arrive finalement dans le jardin du B&B où j’ai planté ma tente. Je m’arrête faire un petit bonjour. Les scientifiques sont là, étonnés que je rentre si tard, il est vrai que mes différentes séances photo ont fait défiler le temps plus vite. J’apprends qu’il y avait finalement une place pour moi dans la  voiture ce matin, et qu’ils sont revenus me chercher au B&B lorsqu’ils l’ont su… malheureusement j’étais déjà parti en vadrouille. C’était écrit, je ne devais pas partir avec eux aujourd’hui. C’était mon destin ! Le roi de Salem avait raison !

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43 réflexions sur “Chapitre 13 : Le Roi de Salem avait raison

  1. heu….. »c’est radeaux sont bien plus au large.. » (tu me connais, peux pas m’empêcher! lol)

    quant à la citation de l’alchimiste, je l’ai vérifiée tant de fois que je la considère comme *vraie* 😉 et la bécassine te l’a prouvé aussi 😉

    l’avantage à te lire aujourd’hui (plusieurs billets à la suite) c’est que je me souviens bien de la bécassine du début du périple car je l’ai vue tout à l’heure et je mesure bien le chemin parcouru entre les deux fois 😉

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      • Comme quoi, c’est là qu’on voit que la photo ne peut tout retranscrire. En tant que photographes, on s’y accroche (trop) souvent en espérant ramener ces moments de bonheur et d’extase avec nous pour les revivre et les partager… mais c’est parfois vain. La meilleure chose dans ce cas, c’est de profiter de ces minutes magiques qui resteront à jamais gravées dans nos caboches 😉

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      • Vu les conditions, je savais pertinemment que les photos ne seraient pas terribles… mais quel moment magique ! Rares sont les rencontres qui m’ont fourni tant d’émotions… quand je suis parti, j’étais comme abasourdi. Je ne savais plus trop où j’en étais. Vraiment particulier !

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